Le concierge de la villa me prévient qu'on doit venir faire des visites domiciliaires, à midi. Il m'engage, si j'ai des armes, à les cacher. Ces messieurs prennent tout: armes de luxe, de collection. Il a vu emporter des arcs et des flèches de sauvages.

En allant à Paris, je vois passer, entre cinq gardes nationaux, un pauvre diable de savetier, que j'ai aperçu souvent travailler dans une échoppe, près du marché, et que, tout malade, on a fait lever de son lit. On l'entraîne au secteur. Sa femme le suit, en poussant des cris terribles. Pourquoi est-il arrêté? on ne sait.

A onze heures, je suis seul, tout seul, dans la grande salle de Péters, où, symptôme de la terreur qui règne, les garçons ne parlent qu'à voix, tout à fait basse.

Chez Burty, je rencontre Bracquemond, que ses trente-huit ans mettent sous le coup de la loi de la garde nationale. Il sort pour aller demander à un ambulancier de ses amis, de le faire inscrire comme aide, et de lui permettre de coucher dans son baraquement, pour n'être pas pincé.

Burty et moi, nous l'accompagnons à l'ambulance, établie dans le jardin du concert Musard.

En entrant à l'ambulance, c'est le spectacle de blessés, se traînant avec des béquilles, un X en bandoulière, de blessés qu'on promène en petites voitures, de blessés parmi lesquels un adolescent, le bras en écharpe, tire le sabre avec un bâton.

Nous entrons dans une chambre de baraquement, où se trouve le pittoresque de la guerre, mêlé au désordre d'une chambre d'étudiant. Quatre ou cinq jeunes ambulanciers mangent dans des gamelles, au milieu de livres. L'ami de Bracquemond nous entraîne bientôt sous une tente, où la croix rouge de l'Internationale traverse le gris de la toile. On nous sert de l'eau-de-vie, dans des verres à poser des ventouses.

La conversation est naturellement épouvantable, avec le tour gai, habituel à la parole des internes: «Les blessures sont terribles, dit l'un des jeunes gens, qui a des ciseaux et une pince, passés dans la première boutonnière de sa vareuse. Nous avons dix-huit étripés dans le petit pavillon là-bas… c'est de la bouillie humaine… Il y en a qui ont le devant tout entier de leur capote, dans le ventre… d'autres ont les jambes broyées et enflées, qu'on dirait de vraies tulipes… L'autre jour, on en a apporté un, qui avait la mâchoire descendue au milieu de l'estomac… un masque antique… et l'infirmier, concevez-vous, qui s'échignait à lui demander son nom!»

Un second ambulancier parle d'un blessé qu'on a retourné, et ouvert par derrière, comme une armoire, à l'effet d'étudier le curieux trajet d'une balle de chassepot.

«Tenez, un intéressant bonhomme qui passe là, avec sa calotte noire,—nous dit l'ami de Bracquemond,—c'est l'homme qui a quarante sous, pour déshabiller les morts… Chez lui, c'est une vraie passion… il ne couche dans le pavillon que lorsqu'il y a l'espérance d'en racoler… il faut voir de quel œil amoureux il vient regarder, épier ceux qui vont claquer… Ah! une voiture, voici des blessés!»