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Samedi 13 mai.—Je tombe ce matin dans la destitution en masse des employés de la bibliothèque, et dans la fuite de ceux qui n'ont pas quarante ans: une débâcle qui serait grotesque, si elle n'était lugubre.

La démolition de l'hôtel Thiers est commencée, et le toit mis à jour laisse voir les voliges de bois blanc d'une économique construction. Au fond, cette attaque à la propriété, la plus significative qui soit, fait un excellent mauvais effet.

Lamentable, le spectacle de tout ce quartier, où l'on traque les réfractaires, et où l'on voit les sbires nationaux se lancer, la baïonnette en avant, sur les pas d'un adolescent, qui fuit, et cherche à leur échapper avec ses jeunes jambes.

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Dimanche 14 mai.—Si jamais je fais ce roman sur la vie de théâtre, dont mon frère et moi avions eu l'idée, si jamais je fais la psychologie d'une actrice, il faut que l'idée dominante, la pensée-mère de ce livre, soit le combat des instincts peuple, des goûts canaille, venant de la procréation, de la nature, de l'éducation, avec les aspirations à l'élégance, à la distinction, à la beauté morale: qualités congéniales d'un grand talent.

Il y aurait peut-être une forme originale pour ce livre.

Une première partie, dont voici à peu près le canevas.—Un soir je causais de cette femme, que je n'avais fait qu'entrevoir, mais qui avait éveillé en moi une espèce de curiosité amoureuse. Peut-être l'histoire du baiser de Rachel, donné à Saint-Victor, par dessus un paravent, pendant qu'elle s'habillait dans sa loge. La causerie avait lieu au bord de la mer, avec un ancien amant, un homme pratique, un homme d'affaires matiné de politiqueur, une espèce de Montguyon. Moment d'expansion de cet homme fort et fermé, produit par la beauté et la grandeur de la nuit. Récit très passionné, très sensuel, très matériel, très crû. Un long silence. Puis tout à coup il me prend le bras, monte chez moi, allume un cigare, ôte son habit, et se promène furieusement dans une chambre, en me reparlant d'elle. Et il raconte l'horreur soudaine qu'il a prise, tout à coup, pour cette femme, en ayant été témoin de l'étude impie qu'elle avait fait du rire sardonique, dans l'agonie de sa mère, et développe l'idée que le jeune homme est porté à aimer une femme qui a l'air d'une mauvaise bougresse, mais que, plus tard, en vieillissant, il veut trouver l'image de la bonté chez la femme.

Donc un récit parlé pour la première partie.

Deuxième partie.—Un séjour chez un cousin, second secrétaire d'ambassade dans une résidence d'Allemagne, une résidence comme Hesse-Darmstadt. Un déjeuner de garçons (peinture de diplomates français et étrangers) où l'on ne parle que de Paris, et où il est beaucoup question de l'actrice. Les invités partis, mon cousin me fait lire un paquet de lettres écrites sur elle, pendant qu'elle a été sa maîtresse, et adressées à un ami mort. Correspondance d'un enthousiasme tout jeune, qui souffre quelquefois des revenez-y canaille de la nature primitive de la femme. Intercaler là dedans le souvenir angélique de nuits d'amour, passées à l'hôtel de Flandres, à Bruxelles, nuits semblant bercées par l'orgue de l'église mitoyenne.