Jeudi 1er juin.—Immense course en voiture avec mon jeune cousin Marin.
La rue de Rivoli, encore toute fumante. La rue Saint-Antoine, sans trace de bataille, sauf aux alentours de la Bastille. Le boulevard, quelques maisons brûlées, çà et là. La dévastation circonscrite autour du Château-d'Eau. La caserne, les magasins effondrés, le Château-d'Eau, sens dessus dessous, avec un lion resté debout, et dont un boulet, passant entre ses crocs, a fait un lion rugissant.
Nous remontons Belleville. Dans le bas de la grande rue, la trace d'un chaud combat, trace qui s'efface et disparaît dans la partie élevée, où apparaît seulement, par-ci par-là, une éraflure blanche sur un mur. Mais dans toute la montée, des restes de barricades sur lesquelles passe, en nous cahotant, notre coupé. Des rues vides. Des gens qui boivent dans des cabarets, avec des visages mauvaisement muets. Un quartier qui a l'apparence d'un quartier vaincu, mais non soumis.
Des groupes de lignards se promènent le fusil à l'épaule, s'appuyant sur des cannes qu'ils se sont faites avec des baguettes de fusils d'insurgés, et à presque tous les détours de ces rues faubouriennes, des campements de pantalons rouges, au pied de petits arbres écorchés par les balles, et portant, dans leur branchage, le pittoresque accumulis de leurs sacs et de leurs gibernes.
Nous traversons Charonne, l'avenue du Trône. Nous passons devant le Grenier d'abondance, qui remplit tout le quartier d'une odeur de raffinerie. Nous poussons jusqu'au pont d'Austerlitz, où je m'arrête à voir les maisons incendiées, le restaurant bouleversé, le bouquet d'arbres haché par Bourbonne, que nous allons voir sur sa canonnière.
Sa canonnière est amarrée à l'endroit, où il a fait taire sept canons et deux mitrailleuses. Sur trente hommes, il a eu trois tués et sept blessés; tous ont des contusions. Il croit que sans la précaution qu'il avait eue de garnir son avant de sacs de terre, personne n'aurait survécu. Il a une très médiocre estime pour l'armée de terre, et il nous affirme qu'à tout moment, pendant l'action, on demandait 40 matelots pour enlever les hommes.
Ce qu'il nous dit de très curieux, c'est que trois jours avant l'entrée des troupes, les batteries de Montretout où il avait un commandement, faisaient dire à Versailles d'entrer. Les longues-vues leur montraient le Point-du-Jour complètement abandonné, et sans le capitaine Trêves, l'entrée eût été encore retardée.
Un colonel de cavalerie qui dîne à côté de nous, au café d'Orsay, parle d'une razzia et d'une large exécution faite, pendant la nuit dernière, dans la presqu'île de Gennevilliers.
Par le vent de ce soir, les affiches de la Commune, qu'on vient d'arracher des murs, font sur le pavé le bruit de feuilles mortes, chassées par une tourmente d'automne, et l'on entend le flottement rêche des tout neufs drapeaux tricolores.
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