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28 novembre.—Dans l'impossibilité où je suis de travailler, je dérange et j'arrange ma maison pour occuper l'activité qui est en moi. Je fais tout cela sans illusion, bien persuadé, que le jour, où mon intérieur sera créé, de suite la mort me déménagera et que si par hasard la mort est moins pressée que je ne le suppose, il surgira un inconvénient terrible qui me chassera de la maison.

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29 novembre.—Aujourd'hui tombe chez moi un jeune ami qui m'écrivait il y a quelque temps, qu'il avait été très éprouvé. Il me dit qu'il a passé par de dures choses, qu'il avait été au moment de se marier avec une charmante jeune personne de la société, dont il était très épris, qu'il a dû rompre parce que cette charmante jeune fille cachait le monstrum horrendum. Ça avait été, ajoute-t-il, une tentative d'attraper le bonheur domestique, et la chose relative à la femme étant réglée, on pouvait se donner une bosse de travail, mais il faut faire encore de la putain, et je n'ai pour ces dames qu'un goût médiocre.»

Puis il me parle d'une pointe qu'il a poussée en Italie, de la belle pâte, de la belle matière que les Vénitiens mettaient si facilement sur leurs toiles, et il est à la recherche de cette confiture qu'il veut appliquer à la vie moderne.

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30 novembre.—Pouthier (l'Anatole de MANETTE SALOMON), le bohème original et fantasque, l'homme aux avatars si multiples d'une vie de misère, vient me voir. C'est toujours le même. Sa tête n'a pas un cheveu blanc de plus, son paletot une tache de moins.

Voici son histoire. Pendant le siège, pour manger, il s'est fait incorporer dans le 99e bataillon de la garde nationale; il y est resté pendant la Commune, a eu le bonheur d'être envoyé à Vincennes, n'a donc pas tiré un coup de fusil. Pourquoi donc cinq mois de ponton? Nul ne le sait, et lui encore moins que tout autre.

Le bataillon fait prisonnier, sans aucune résistance, est fourré dans les cellules de Mazas, le 29 mai. Le second jour de son emprisonnement, entre dans sa cellule un brigadier, qui lui dit:—«Écrivez votre nom sur cette feuille de papier, écrivez que vous êtes entré, le 29 mai, à Mazas.» Il écrit: le brigadier qui regarde par dessus son épaule, l'interrompt en lui disant:

—«Vous avez écrit à l'archevêque?»