Était-ce une ressemblance physique avec un des assassins? Était-ce une ressemblance d'écriture avec des papiers compromettants? Était-ce enfin la ressemblance de son nom, avec un nommé Outhier, un membre de la Commune de Lyon?
Le troisième jour, au soir, dans un rang de cinq prisonniers, et le bras ficelé au bras de l'Irlandais Olready, il partait pour l'Orangerie de Versailles. En route, ayant parlé un peu haut, dans une petite altercation avec Olready, un officier les faisait sortir des rangs, et marcher vers un mur, où il s'attendait à être fusillé, quand le commandant criait: «Faites rentrer ces hommes, nous n'avons pas le temps de nous amuser ici, on les fusillera à la gare!» A la gare, on les oubliait, et ils montaient en chemin de fer.
Un type singulier et bizarre, cet Olready, un commis voyageur en révolution, un apôtre de fénianisme, un agent de l'Internationale, un misérable, être maladroit, laid, avortonné, mais possesseur d'un flegme merveilleux, d'une imperturbabilité héroïque, et répétant, avec un accent anglais tout à fait comique: «Très curious! très curious!» aux moments les plus critiques, à l'instant où il croyait qu'on allait le fusiller.
Les deux amis étaient jetés dans l'Orangerie, au milieu des milliers de prisonniers remplissant l'immense cave, toute pleine d'une poussière blanche, que le pas de chacun soulevait, faisant des nuages d'albâtre, dans lesquels tout le monde toussait à cracher ses poumons.
Les jours passés là, s'écoulaient dans une vague inquiétude d'être fusillés, d'un moment à l'autre, crainte à laquelle succédait, dans les esprits, la menace moins terrible de la déportation. Et là, je retrouvais tout à fait mon Anatole. L'idée de la déportation fut accueillie par sa cervelle amoureuse de voyage, comme un des moyens les plus simples pour faire des milliers de lieues sans payer, et de réaliser enfin ses rêves de pays exotiques.
Aussi, quand, au bout de deux ou trois jours, on demanda ceux qui voulaient partir, se fit-il inscrire de suite avec Olready. L'innocent croyait être transporté immédiatement en Calédonie… Il part, parqué avec ses compagnons, dans des wagons à bestiaux, si bien calfeutrés contre les évasions, que, vers la fin des quarante-huit heures que dura le voyage de Cherbourg, le pain s'aigrissant dans la fermentation de l'humanité, entassée là, ils étouffaient et étaient forcés, de se coucher, tour à tour, par terre, et de chercher un peu d'air respirable par les fentes du plancher.
Aussitôt arrivés, on les menait à bord du BAYARD, où, avant d'entrer, on les dépouillait de tout, ne leur laissant que leurs chemises et des souliers.
Le lendemain, à quatre heures et demie du matin, on leur criait de rouler leurs couvertures, et d'ôter leurs souliers, et alors une inondation générale, qui laissait le plancher mouillé jusqu'à dix heures.
—«Diable, lui dis-je, que vous avez dû souffrir!»
—«Eh bien, non, répond-il, je ne connais plus le froid aux pieds. Des asthmatiques se sont guéris, et Olready qui crachait le sang, en arrivant, va beaucoup mieux. Il y a eu des morts par la dyssenterie, par l'albuminurie, par le scorbut, mais personne n'est mort de la poitrine.»