Deux ou trois femmes, restées dans les boutiques de la grande allée, frissonnent aux coups de canon de l'exercice. Une d'elles, au visage jeune, aux cheveux gris, aux yeux rouges de larmes, m'interpelle, poussée par l'expansion bavarde du chagrin chez la femme: «N'est-ce pas que c'est triste, monsieur, moi, j'ai un fils blessé et prisonnier à Dantzig… Il m'écrit qu'il est bien mal, qu'il fait froid là, comme au cœur de l'hiver… Je lui ai envoyé 40 francs, il ne les a pas reçus… Je ne puis lui en envoyer, je n'ai plus rien… Mon mari part ce soir… et j'ai une fille qui est toujours malade.»
Je m'enfonce un peu dans le parc: personne, sauf un zouave qui se lave mélancoliquement les pieds, au milieu des gigantesques grenouilles de pierre de la cascade, et dans le lointain le passage de voyous, armés de fusils et de pistolets, partant braconner, et dont j'entends bientôt les coups de feu.
Sur le boulevard des Italiens, dans la fermeture de tous les magasins, à l'exception des deux boutiques de l'armurier Marquis, et de l'arquebusier, son voisin, il fait presque nuit noire. Dans cette obscurité, quelques promeneurs vaguent à petits pas, avec des regards ennuyés qui s'arrêtent, un moment, sur les nouvelles industries en plein air du jour: les marchands de cannes à épée, les marchands de gourdes, les marchands de plastrons de cuir à l'épreuve de la baïonnette. Sur une petite table, un juif vend des numéros de képis, et des aiguilles à nettoyer les chassepots.
Il y a toujours l'éternel rassemblement au coin de la rue Drouot, et dans le foyer de lumière que fait le gaz des cafés à l'entrée du passage Jouffroy, au-dessus des képis qui coiffent toutes les têtes, se balancent à une ficelle, tendue entre deux arbres, des caricatures bêtes contre l'Empereur et l'Impératrice.
* * * * *
Dimanche 18 septembre.—Pélagie n'a trouvé ce matin, chez les boulangers d'Auteuil, qu'un sou de pain.
* * * * *
Lundi 19 septembre.—Le canon tonne toute la matinée. Je suis à onze heures à la porte du Point-du-Jour. Sous le pont du chemin de fer, suspendues à des saillies de la muraille crénelée qui n'est pas terminée, montées sur des tas de plâtre et de moellons, grimpées sur des échelles, des femmes écoutent anxieuses, du côté du pont de Sèvres, pendant que défilent, sous elles, des bataillons qui vont au feu, et s'ouvrent difficilement un passage dans la rentrée des derniers habitants extra muros, poussant devant eux leurs brouettes chargées,—mêlés qu'ils sont à des bandes de fuyards.
On interroge ces hommes, où il y a des lignards du 46e ayant de la boue jusqu'aux genoux, et quatre ou cinq zouaves, dont l'un a une égratignure à la figure: ces hommes qui semblent chercher à jeter le découragement, avec leurs paroles, leurs têtes épouvantées, leurs mines de lâches.
En dépit de cet aspect de retraite, de débandade, de panique, les mobiles, qui attendent des ordres, et sont dans le désarroi de corps non commandés, sont un peu pâles, mais avec un air de décision.