Des casiers de bois blanc, appliqués contre les murailles, montent jusqu'au plafond, bondés de cartons; et des tables à tréteaux font le ventre, sous la montagne en désordre de liasses de papier, de lettres, de quittances, de factures. Au bout d'un clou enfoncé dans l'or du cadre d'une glace, se balancent les: Instructions pour le dépouillement de la Correspondance.
J'ai la sensation d'être entré dans le cabinet noir de l'inquisition de la Révolution, et ce décachetage haineux de l'Histoire me répugne. C'est dans la salle Louis XIV, que se tiennent les membres de la commission: c'est là où s'élabore le grand tri. Parmi les papiers qui sont là, j'en prends un au hasard. C'est un compte, où le grand dépensier, Napoléon III, fait repriser ses chaussettes, à raison de vingt-cinq centimes, le reprisage.
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Samedi 15 octobre.—A vivre sur soi-même, à n'avoir que l'échange d'idées, aussi peu diverses que les vôtres autour d'une pensée fixe; à ne lire que les nouvelles, sans inattendu, d'une guerre misérable, à ne trouver dans les journaux que le rabâchage de ces défaites, décorées du nom de reconnaissances offensives; à être chassé du boulevard par l'économie forcée du gaz; à ne plus jouir de la vie nocturne, dans cette ville de couche-tôt; à ne plus pouvoir lire; à ne plus pouvoir s'élever dans le pur domaine de la pensée, par le rabaissement de cette pensée aux misères de la nourriture; à être privé de tout ce qui était la récréation de l'intelligence du Parisien; à manquer du nouveau et du renouveau; à végéter enfin dans cette chose brutale et monotone: la guerre,—le Parisien est pris dans Paris, d'un ennui semblable à l'ennui d'une ville de province.
Ce soir, dans la rue, un homme marchait devant moi, les mains dans ses poches, chantonnant presque gaiement. Tout à coup il s'est arrêté, et s'est écrié, comme s'il se réveillait: «Ça va bien mal, nom de Dieu!» Ce passant vague exprimait le fond des idées de tout le monde.
Sur le boulevard de Clichy les baraquements des mobiles qui se couchent, sont pleins d'un bourdonnement patoisant, et à travers la toile, là, où elle n'est pas doublée de planches, transperce, presque fantastique, la gigantesque ombre chinoise d'un profil de moblot, coiffé de son bonnet de coton. A tous les coins de rue, de la prostitution d'occasion, racolée par la misère, raccroche le Breton en retard.
Au fond d'un petit passage étranglé, qu'éclaire un soleil de gaz, s'ouvre à la foule qui s'y glisse, la porte de la salle de la Reine-Blanche. Une salle de danse, à la décoration pareille à celle de toutes les salles de danse de ce boulevard: une salle aux peintures du plafond, arrêtées dans des lambrequins de papier rouge velouté, aux petites glaces étroites filant le long des colonnes, aux lustres de zinc et de verre, dont trois becs sont seulement allumés pour la circonstance.
Les gens, qui dansaient là, dans les temps calmes, y légifèrent aujourd'hui. L'orchestre aux musiciens est la tribune, qu'occupent, de noir habillés, les austères membres du bureau et les orateurs inscrits, ayant devant eux, sur le bois de la balustrade, où hier reposaient les manches des basses, la carafe parlementaire.
Dans le nuage bleuâtre fait par les pipes, sur les banquettes, ou placés face à face sur les petites tables de la consommation, sont assis des gardes nationaux, des mobiles, des philosophes de banlieue, roux depuis le dessus de leurs chapeaux jusqu'à l'empeigne de leurs souliers, des ouvriers en veste bleu et en képi. Il y a des femmes du peuple, des filles, des jeunesses en capuchon rouge, et même des petites bourgeoises, ne sachant en ce temps où passer la soirée.
Soudain un coup de sonnette, cette sonnette avec laquelle le peuple aime à jouer, comme un enfant, à la Chambre des députés. Tony Révillon se lève, annonce la fondation du club de Montmartre, destiné à fonder la liberté, et logiquement, ainsi qu'il le déclare, à détruire la monarchie, la noblesse, le clergé. Puis il propose à la salle de lui lire le numéro du JOURNAL DE ROUEN, paru dans la VÉRITÉ de ce soir. C'est touchant de voir combien ces troupeaux d'hommes sont dupes de l'imprimé et de la parole, combien le sentiment critique leur fait merveilleusement défaut. La sacro-sainte démocratie peut fabriquer un catéchisme, encore plus riche en bourdes miraculeuses que l'ancien: ces gens sont tout prêts à le gober dévotieusement.