A la sortie de Boulogne, entre les maisons emballées, où rien ne bruit, ne remue, j'avance au milieu de détonations intermittentes de coups de fusil, éclatant tout près. J'arrive ainsi au rond-point, où je me mets à la queue de gardes nationaux, de lignards, de mobiles, un peu abrités par l'angle d'une boutique, qui a l'encoche toute fraîche d'une balle prussienne. Et c'est un amusement, en avançant un peu la tête, de voir, sous les balles des francs-tireurs embusqués au bord de la Seine, de voir, avec une lorgnette, les Prussiens de Saint-Cloud traverser, rapides et effacés, une petite ruelle au-dessus d'un réservoir vert. Les souris ne disparaissent pas plus vite. On les a vus plutôt qu'on ne les voit. Et comme il faut que tous les spectacles aient leur côté parisien, un gamin qui est à l'extrémité de la queue, crie: «A bas les parapluies!»
En revenant, les vêpres sonnent à Boulogne, et le tintement de la cloche se tait, à toute minute, sous la voix tonnante du Mont-Valérien.
J'entre dans l'église, et je vois dans une chapelle, une réunion de capotes grises, dont quelques-uns de ceux qui les portent, ont à la main un pauvre petit livre de prières, au cartonnage des classiques de Delalain. Au milieu d'eux, un jeune soldat de ligne touche de l'orgue mélodium, ayant près de lui un camarade au pantalon garance, accoudé au buffet et penché sur la musique; De ce groupe, qui vous fait revenir dans les yeux la lithographie de Lemud: MAÎTRE WOLFRAMSS, et transfigure ce groupe vulgaire de pioupious, s'élève une musique douce et pénétrante, et qui, dans l'ébranlement des nerfs par le canon et le voisinage de la mort, apporte je ne sais quelle grande émotion triste. Et quand je sors, les voix de ces morituri chantant dans le chœur, me poursuivent au milieu des «nom de Dieu» de leurs camarades, sur la place.
Je suis curieux de reconnaître les endroits de nos tristes promenades de tout le printemps dernier. La mare d'Auteuil a son petit monticule défoncé par les charrettes, et ses ombrages gisent dans une eau souillée. J'espérais qu'on aurait épargné les trois chênes centenaires: où ils se dressaient, coupés au raz de terre, sont leurs chicots gigantesques, et autour d'eux s'élève un chantier de bûches, que n'aurait pas brûlé, pendant tout un hiver sibérien, la cheminée d'un burgrave.
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Lundi 17 octobre.—Toute la journée le bruit tonnant du Mont-Valérien, l'écho roulant et prolongé de la canonnière dans les coteaux de Sèvres et de Meudon, l'ébranlant claquement de la batterie Mortemart.
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Mardi 18 octobre.—La canonnade m'attire au bois de Boulogne, à la batterie Mortemart. Il y a quelque chose de solennel dans la gravité sérieuse et la lenteur réfléchie, avec lesquelles les hommes chargés du service d'une pièce, exécutent les opérations de la charge. Enfin le coup est chargé; les artilleurs se tiennent immobiles de chaque côté, quelques-uns, appuyés en de beaux mouvements sculpturaux sur les palans, avec lesquels ils ont recalé la pièce. Un artilleur en manches de chemise, placé à droite, tient la ficelle.
Quelques instants d'immobilité, de silence, je dirai presque d'émotion; puis, sous le tirage de la ficelle, un tonnerre, une flamme, un nuage de fumée, dans lequel disparaît le bouquet d'arbres qui masque la batterie. Longtemps un nuage tout blanc, qui a peine à se dissiper, et qui fait ressortir le jaune de l'embrasure de sable, fouettée par le coup, le gris des sacs de terre, dont deux ou trois sont éventrés par le recul de côté de la pièce, le rouge du bonnet des artilleurs, le blanc même de la chemise de celui qui a tiré la ficelle.
Cette chose qui tue au loin, est un vrai spectacle pour Paris, qui, comme aux beaux jours du lac, a des calèches, des landaus arrêtés autour de la butte, et dont les femmes se mêlent aux mobiles, et se pressent le plus près du bruit formidable. Aujourd'hui, parmi les spectateurs, ce sont Jules Ferry, Rochefort qui parle et rit fébrilement, Pelletan, dont la tête de philosophe antique s'accommode mal du képi.