Mais l'animation, le mouvement sont au marché aux légumes, que le maraudage fait encore abondants; et il y a foule autour de ces petites tables, chargées de choux, de céleris, de choux-fleurs, qu'on se dispute, et que des bourgeoises emportent dans des serviettes. Dans ce bruit d'offres, de paroles, de plaisanteries, d'injures, soudain de gros: «Hélas, mon Dieu!» bruyamment soupirés par les vendeuses, devant la bière d'un franc-tireur, qu'on entrevoit entre les rideaux entr'ouverts d'une civière, le transportant à son domicile.
* * * * *
Vendredi 2 octobre.—De ma fenêtre, voici ce que je vois,—la couleur d'une canonnade.
Au-dessus de Meudon, un haut de ciel, auréolé de grands rayons blancs, semblable à ces effets de lumière électrique, avec lesquels Gudin aime à éclairer l'orage de ses mers. Au-dessous, le coteau et son fourré vert apparaissant, un moment, à travers la déchirure des vapeurs, presque aussitôt refermée, et vous mettant dans les yeux le paysage, avec les intermittences de vision brouillée et de claire vision, données par une lunette, dont on cherche le point.
Par ici, par là, des scintillements de vitres de villas, toutes lointaines, pareils à des scintillements de lustres de cristal. Plus proche, les maisons du Parc des Princes, de Billancourt, toute la bâtisse jusqu'à la Seine, détachée en violet sur des bouquets d'arbres pâles, et qu'on dirait sillonnée, là où le soleil frappe les ardoises, de petits cours d'eau brillantée. A partir de là, un second plan de brume azurée, que, depuis le Point-du-Jour jusqu'à Auteuil, raye sans interruption une perspective de coups de canon, crachant de gros nuages concrétionnés, ressemblant à des déroulements d'entrailles. Partout la fumée emplissant le creux des terrains, et faisant comme une assise de brouillard à la pierre des maisons.
Sur le boulevard Montmorency, des gens regardant debout dans des voitures. Voitures et gens, en la transparence froide d'un coin de jour, sans soleil; et en le reflètement gris du pavé, n'ont pas de couleur: ils font presque les taches, au noir neutralisé d'une photographie de la high life, mangée par la lumière.
Un peu à droite est la pièce de marine du rempart. A chaque coup de canon, les artilleurs disparaissent au milieu d'un tourbillon de fumées ardentes, que le vent emporte vers le Point-du-Jour dans un grand nuage montant de travers par le ciel blanc, puis les artilleurs reparaissent tout enguirlandés d'écharpes de fumée, longues à se détacher de leurs vêtements, et reparaissent encore dans une espèce de lumière d'apothéose—la lumière du jour, transpercée et reflétée de la pourpre des feuilles d'automne.
Sur les coteaux d'en face, des apparences presque consistantes de constructions, comme pourrait en bâtir un caprice de l'imagination, et des nuages qui se lignent et s'architecturent presque solidement, à chaque envoi d'obus. Je vois longtemps, détachée, sur la verdure d'un petit bois, une blanche grotte de stalactites, et sur le peu de bleu qu'il y a dans le haut du ciel, demeurent, de longs moments, de petits morceaux de fumée résistants à se dissiper, et qu'on prendrait pour des aérostats.
Le plein air sent la poudre, ainsi que la vieille salle du théâtre du Cirque Franconi, les lointains s'effacent, et il monte, peu à peu, dans le paysage qui sombre lentement, un ensevelissement blanc, semblable à un gigantesque blutage de farine, que rosoient de petits incendies, allumés dans le bois.
* * * * *