Dimanche 20 novembre.—Du haut de la butte Mortemart, j'entendais une fillette dire à ses petites amies, en montrant Saint-Cloud: «Elle y est toujours, notre maison… la dernière près de ces arbres… la voyez-vous?»
C'est la consolation du moment. Petits et grands viennent, de temps en temps, donner un coup d'œil à leur immeuble aimé. L'autre jour, un monsieur, que je ne connaissais pas, me demandait la permission de voir, d'une de mes fenêtres, la baie de son atelier, situé à Sèvres.
Ce soir, je rencontre le jeune Frédéric Masson, enterré dans sa capote de mobile. Lui, qui datait les lettres qu'il m'écrivait du collège, des brumaire et des messidor du calendrier républicain, je le trouve fort dégrisé de la république, des républicains, des soldats démocrates. Il se plaint que, lorsqu'il marchait avec Goubie en avant, ses frères n'emboîtaient point le pas. Et de sa mauvaise humeur contre le présent, un peu remonte à 89, et amène une baisse sensible de son lyrique enthousiasme d'autrefois pour la première république. Il est un symptôme. Je suis persuadé que beaucoup de jeunes gens ayant en eux-mêmes semblablement à Masson un grain d'exaltation révolutionnaire, sont en train de devenir des réactionnaires.
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Mardi 22 novembre.—Dans le grand bois, où les tristesses de l'automne se mêlent aujourd'hui aux tristesses de la guerre: pas un promeneur, pas un errant, pas même un volètement de petit oiseau, seulement la plainte des vents, dans laquelle résonnent les répercussions des chassepots de la rive droite.
Je suis seul, et j'ai dans la mémoire et dans les yeux, la pâleur des nombreux soldats malades, que je viens de voir passer sur des cacolets. Je vais, à travers le triste abatis, à des arbres, sous lesquels je me suis assis avec mon frère, sous lesquels je l'ai vu si triste. Ils sont morts aussi, les arbres… Des coupes de bouleaux s'étendent devant moi, et font, avec leurs troncs blancs, comme des coins de cimetière… Sur la route abandonnée, les semelles de vieux souliers se mêlent, dans la boue, aux branchages desséchés.
Près de la cascade, je côtoie un campement sous bois, une agglomération de masures, de cabanes, de huttes, fabriquées pittoresquement de fragments de planches, de morceaux de zinc, de terre battue, avec leurs portes de branches tournant sur des gonds de lianes, et avec leurs fenêtres faites d'un morceau de vitre trouvé par aventure. Le café de la Cascade, le café des noces parisiennes, est une ambulance. Le lac supérieur a été mis à sec, et mon pas fait envoler des nuées d'oiseaux, cherchant des vers dans la vase. Plus d'eau cascadante, et dans l'espèce de boue restée dans le bassin, des soldats, encastrés dans les anfractuosités du rocher, lavent leurs chemises sales.
La pluie a cessé, un jour net, clair, cristallin, nettoyé de toute vapeur, dessine d'une manière presque aiguë les petites villas étagées sur les collines, et la masse rectiligne du Mont-Valérien, derrière lequel se couche le soleil dans un admirable effet. Le ciel pâlement bleu et pâlement jaune semble le lit d'un grand fleuve desséché, dont les langues bleues sont de l'eau, les langues jaunes du sable, ayant, à la marge, de gros et lourds nuages blancs, crêtés d'or en fusion.
Spectacle militaire de la fermeture:—sonneries de clairons,—essoufflement des attardés,—gros souliers des soldats flaquant dans la boue,—chevaux que les conducteurs des voitures prennent par la bride,—bousculades d'entrants et de sortants, déjà vagues dans la nuit qui commence.
Et bientôt le noir des deux portes fermées, sur un morceau de ciel roux, zébré de nuages violets, et dans l'air les quatre grands bras détachés du pont-levis remonté sur le bleu nocturne du crépuscule.