J'ai à côté de moi, dans un café, le caquetage vide et bruyant d'une femme en velours, attablé avec une apparence de polytechnicien transformé en canonnier. Ce caquetage qui m'insupportait autrefois, m'est agréable: il me rejette à hier.
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Dimanche 25 décembre.—C'est Noël. J'entends un soldat dire: «En fait de réveillon, nous avons eu cinq hommes gelés sous la toile!»
Quelle singulière transmutation des commerces, et quelle bizarre transfiguration des boutiques! Un bijoutier de la rue de Clichy expose maintenant dans des boîtes à bijoux, des œufs frais enveloppés de ouate.
En ce moment une grande mortalité à Paris. Elle n'est pas absolument produite par la faim. Et les morts ne se composent pas uniquement des malades et des maladifs, achevés par le régime, les privations continuelles. Cette mortalité est faite beaucoup par le chagrin, le déplacement, la nostalgie du chez soi, du coin de soleil que possédaient les gens des environs de Paris. Dans la petite émigration de Croissy-Beaubourg (vingt-cinq personnes au plus), il y a déjà cinq morts.
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Lundi 26 décembre.—On a découvert, pour l'appétit mal satisfait des Parisiens, un nouveau comestible: c'est de l'arsenic. Les journaux parlent, avec complaisance, de l'élasticité que donne ce poison aux chasseurs de chamois de la Styrie, et vous offrent, comme déjeuner, un globule arsenieux d'un docteur quelconque.
Par les rues qui avoisinent l'avenue de l'Impératrice, je tombe dans une foule menaçante, au milieu d'affreuses têtes de vieilles femmes, embéguinées de madras, et qui ont l'air de Furies de la canaille. Elles menacent de dépioter les gardes nationaux qu'on voit, en sentinelles, fermer la rue des Belles-Feuilles.
Il s'agit d'un dépôt de bois, avec lequel on fait du charbon, et qu'on avait commencé à piller. Ce froid, cette gelée, le manque de combustible pour faire chauffer la maigre ration de viande qu'on délivre, a mis en fureur cette population féminine, qui se jette sur les treillages, les fermetures de planches, et arrache tout ce qui vient à ses mains colères. Elles sont aidées, dans leur œuvre de destruction, ces femmes, par d'affreux mioches qui se font la courte échelle contre les arbustes de l'avenue de l'Impératrice, cassant ce qu'ils peuvent atteindre, et traînant derrière eux un petit fagot, attaché à une ficelle que tient leur main enfoncée dans leur poche.
Si ce terrible hiver continue, tous les arbres de Paris tomberont, sous le besoin urgent de calorique.