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21 août.—Au bois de Boulogne. A voir sous la cognée tomber ces grands arbres, avec des vacillements de blessés à mort, à voir là, où c'était un rideau de verdure, ce champ de pieux aigus, luisant blanc, cette herse sinistre, il vous monte de la haine au cœur pour ces Prussiens, qui sont cause de ces assassinats de la nature.

Je reviens, tous les soirs, en chemin de fer, avec un vieillard dont je ne connais pas le nom, un vieillard intelligent et bavard, qui semble avoir vécu dans tous les mondes, et en posséder la chronique secrète. Il parlait hier de l'Empereur, et racontait son mariage au compartiment, dans lequel j'étais. L'anecdote, prétendait-il, lui avait été contée par Morny, qui disait la tenir de la bouche de l'Empereur. Un jour, l'Empereur demandait à Mlle de Montijo, avec une certaine insistance, et faisant appel à sa parole, comme on en appellerait à l'honneur d'un homme, lui demandait si elle avait jamais eu un attachement sérieux? Mlle de Montijo aurait répondu: «Je vous tromperais, Sire, si je ne vous avouais pas que mon cœur a parlé, et même plusieurs fois, mais ce que je puis vous assurer, c'est que je suis toujours Mlle de Montijo!» Sur cette affirmation, l'Empereur lui disait: «Eh bien, mademoiselle, vous serez impératrice!»

Saint-Victor me disait ces jours-ci,—et il est tout là:—«Quel temps, où l'on ne peut plus lire un livre!»

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22 août.—Je vais voir Théophile Gautier, qui pleure avec moi, la maison qu'il a arrangée, l'angulus ridens et artistique de sa vieillesse.

Sur les boulevards, tous,—hommes et femmes,—interrogent de l'œil la figure qui passe, tendent l'oreille à la bouche qui parle, inquiets, anxieux, effarés.

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Mardi 23 août.—Je trouve, à la gare du chemin de fer de Saint-Lazare, un groupe d'une vingtaine de zouaves, débris d'un bataillon qui a donné sous Mac-Mahon. Rien n'est beau, rien n'a du style, rien n'est sculptural, rien n'est pictural comme ces éreintés d'une bataille. Ils portent sur eux une lassitude en rien comparable à aucune lassitude, et leurs uniformes sont usés, déteints, délavés, ainsi que s'ils avaient bu le soleil et la pluie d'années entières.

Ce soir, chez Brébant, on se met à la fenêtre, attirés par les acclamations de la foule sur le passage d'un régiment qui part. Renan s'en retire vite, avec un mouvement de mépris, et cette parole: «Dans tout cela, il n'y a pas un homme capable d'un acte de vertu!»