Je n'ai rencontré un peu d'indignation que devant la façade du boulanger Hédé, rue Montmartre, le seul boulanger qui, à l'heure qu'il est, fasse encore du pain blanc et des croissants. Le peuple mangeur de pain blanc, condamné au pain de chien, semblait souffrir seulement de cette faveur, achetée du reste par des heures de queue.

Quand je lisais, dans le journal de Marat, les dénonciations furibondes, de l'ORATEUR DU PEUPLE contre la classe des épiciers, je croyais à de l'exagération maniaque. Aujourd'hui, je m'aperçois que Marat était dans le vrai… Ce commerce, tout gardenationalisé, est un vrai commerce d'accapareurs. Pour ma part, je ne verrais aucun mal à ce que l'on accrochât, à la devanture de leurs boutiques, deux ou trois de ces voleurs sournois, bien persuadé que, cela fait, la livre de sucre ne monterait pas de deux sous par heure.

Peut-être quelques assassinats, intelligemment choisis, sont, dans les temps révolutionnaires, le seul moyen pratique de retenir la hausse dans des limites raisonnables.

Je voyais, ce soir, chez un restaurateur, le découpoir du maître d'hôtel faire à peu près 200 tranches dans un cuissot de veau, d'un veau découvert à un quatrième étage, peut-être du dernier veau existant à Paris. Deux cents tranches, à 6 francs, de la grandeur et de l'épaisseur d'une carte de visite, ça fait 1 200 francs.

Un dialogue à côté de moi.

—«Nos femmes nous ont abandonnés, ce soir.»

—«Ma foi, tant mieux, nous irons voir le Panthéon, le bombardement!»

La visite aux quartiers bombardés a remplacé le théâtre.

Cette nuit, je passe une partie de la nuit à ma fenêtre, empêché de dormir par la canonnade et la fusillade autour d'Issy. Dans le silence de la nuit, cela paraissait proche, proche, et, avec l'imagination des heures de peur et de trouble, il me semblait, un moment, que les Prussiens avaient pris le fort qui ne tirait plus, et qu'ils attaquaient le rempart.

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