L'une (la duchesse de M…),—une petite nymphe de Fragonard, une figurine, un saxe émacié, une vraie petite porcelaine, à la chair toute claire, toute blanche, toute nacrée, avec des traits d'oiseau dans la plus aristocratique des maigreurs, avec de petites oreilles détachées, du rose d'un coquillage, avec des yeux scintillants, avec une poussière d'or pâle pour cheveux, sur une tête, où des marguerites de diamants sont piquées partout.

L'autre, un chignon de cheveux mordu par un peigne fait de grecques d'or, une nuque ronde comme un fût de colonne; et de là s'abattant dans une rondeur polie de marbre, les épaules, les omoplates, qui, par la pose un peu renversée de la femme, fuient et s'enfoncent dans la robe, avec des repliements pareils à des courbes d'ailes, des épaules qui donnent vraiment à l'oeil la caresse d'une sculpture. Un dos antique du Directoire, et un bout de profil long. Une femme qu'on voit dans une fête de Barras et dans un portrait de Pagnest… Boitelle m'apprend que c'est le dos de Mme de P——

Une autre. Des traits si délicatement découpés, d'un dessin si caressé et si net, qu'ils semblent comme ciselés aux paupières; une tête qui a la finesse et la gravure de traits des sculptures de poirier du XVIe siècle, en même temps que des modelages menus de têtes de poupées chinoises.

Une autre. Un médaillon de Syracuse, une mignonne tête, le front étroit, l'arc des sourcils remontant, le petit nez droit, les yeux noirs comme des diamants noirs, la bouche vaguement entr'ouverte dans un sourire de statue. Elle respire, je ne sais quelle grâce grecque, quelle coquetterie antique, distraite, presque lointaine, qu'on se rappelle d'un marbre d'un Musée, et dont sa robe au repos, dessine les plis et la simplicité tombante.

Une autre. De légères boucles de cheveux blonds, semées sur le haut du front, des yeux aux ombres profondes, au blanc bleuâtre, à la prunelle veloutée; des yeux enfoncés et doucement lumineux entre la paupière du haut, vaguement éclairée comme d'une lueur de veilleuse, d'un reflet d'alcôve, et le dessous de l'oeil tout enveloppé de nuit: des yeux qui semblent les yeux du Soir.

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18 mai—Henri Monnier tombe chez nous. Il reste jusqu'au dîner, feuilletant nos cartons, regardant nos dessins, et entremêlant son inspection de causeries sur Gavarni, dont il parle comme d'un ami qu'il n'aimerait pas, appuyant sur sa dureté avec ses anciennes maîtresses, et laissant percer le dépit jaloux, qu'il éprouve à les voir encore attachées au souvenir de cet homme.

Sur le seuil de la porte, il nous fait son admirable personnage de Boireau en société: c'est vraiment la photographie de la fange.

Ce soir nous dînons chez la princesse avec Méry, que nous n'avions jamais vu… C'est maintenant un vieillard horriblement laid, avec de gros traits d'ouvrier, des yeux glaireux d'aveugle, une barbe inculte. De ce physique sort une ironie flûtée, des malices paradoxales, des mots de singe de la Cannebière, un feu de paille mouillé, où il y a, des lueurs et des éclairs.

En revenant à pied, il nous entretient spirituellement des choses et des gens de son temps, nous raconte la vente qu'il conclut, au prix de 600 francs, d'un roman du général Hugo, le père de Victor Hugo, qui s'appelait la VIERGE DU MONASTÈRE… Il nous dit ensuite le brusque saut de fortune qu'il fit, presque du matin au soir, lors de son succès de la VILLELIADE, passant d'un déjeuner de trois sous, et d'une chambre qui n'avait de lumière que par la porte, à une richesse de près de 40.000 francs, à un appartement de 500 francs par mois, à une toilette en argent, achetée au Palais-Royal chez Barbichon Walter…