Donc aujourd'hui Saint-Victor m'introduit chez ce terrible original. C'est un jeune homme d'une trentaine d'années, chauve, les tempes renflées comme une orange, les yeux d'un bleu clair et aigu, la peau extrêmement fine et laissant voir le réseau sous-cutané des veines, la tête—c'est bizarre—la tête d'un de ces jeunes prêtres émaciés et extatiques, entourant les évêques dans les vieux tableaux. Un élégant jeune homme ayant un peu de raideur dans les bras, et les mouvements de corps, à la fois mécaniques et fiévreux d'une personne attaquée d'un commencement de maladie de la moelle épinière, et avec cela d'excellentes façons, une politesse exquise, une douceur de manières toute particulière.
Il a ouvert un grand meuble à hauteur d'appui, où se trouve une curieuse collection de livres érotiques, admirablement reliés, et tout en me tendant un MEIBOMIUS, Utilité de la flagellation dans les plaisirs de l'amour et du mariage, relié par un des premiers relieurs de Paris avec des fers intérieurs représentant des phallus, des têtes de mort, des instruments de torture, dont il a donné les dessins, il nous dit: «Ah! ces fers… non, d'abord il ne voulait pas les exécuter, le relieur… Alors je lui ai prêté de mes livres… Maintenant il rend sa femme très malheureuse… il court les petites filles… mais j'ai eu mes fers.» Et nous montrant un livre tout préparé pour la reliure: «Oui, pour ce volume j'attends une peau, une peau de jeune fille… qu'un de mes amis m'a eue… On la tanne… c'est six mois pour la tanner… Si vous voulez la voir, ma peau?… Mais c'est sans intérêt… il aurait fallu qu'elle fût enlevée sur une jeune fille vivante… Heureusement, j'ai mon ami le docteur Bartsh… vous savez, celui qui voyage dans l'intérieur de l'Afrique… eh bien, dans les massacres… il m'a promis de me faire prendre une peau comme ça… sur une négresse vivante.
Et tout en contemplant, d'un regard de maniaque, les ongles de ses mains tendues devant lui, il parle, il parle continuement, et sa voix un peu chantante et s'arrêtant et repartant aussitôt qu'elle s'arrête, vous entre, comme une vrille, dans les oreilles ses cannibalesques paroles.
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—Le corps humain n'a pas l'immutabilité qu'il semble avoir. Les sociétés, les civilisations retravaillent la statue de sa nudité. La femme qu'a peinte l'anthropographe Cranach, la femme du Parmesan et de Goujon, la femme de Boucher et de Coustou sont trois âges et trois natures de femme.
La première ébauchée, lignée dans le carré d'un contour embryonnaire, mal équarrie dans la maigreur gothique, est la femme du moyen âge. La seconde dégagée, allongée, fluette dans sa grandeur élancée, avec des tournants et des rondissements d'arabesques, des extrémités arborescentes à la Daphné, est la femme de la Renaissance. La dernière, petite, grassouillette, caillette, toute cardée de fossettes, est la femme du XVIIIe siècle.
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22 avril.—Nous sommes ce soir dans la loge de Saint-Victor, à la première représentation des VOLONTAIRES, une pièce qui inquiète l'Europe, une pièce à la fin de laquelle Paris attend une émeute, une pièce où les titis doivent crier bis à l'abdication de Napoléon 1er. Rien de tout cela n'est arrivé. L'ennui a désarmé la passion politique. La pièce aurait endormi une révolution. Canova fit un jour un lion en beurre, Séjour a fait un Napoléon en guimauve.
Dans la loge à côté, où est Gramont-Caderousse, avec Marguerite Bellanger, j'ai près de moi, coude à coude, Anna Deslions, toujours belle, pacifique et superbe à la façon d'une Io. Elle est en grand deuil de sa mère. Il y a cette année une épidémie sur les mères de ses pareilles… Elle me dit qu'elle regrette bien que nous n'ayons pas fait connaissance avec elle, quand elle était notre voisine, que nous aurions vu, nous qui écrivons, des choses bien curieuses chez elle. Puis, causant de sa vente et du peu de chic de son cabinet de toilette, après qu'elle m'a dit qu'il lui faudrait un hôtel, un hôtel dans lequel elle ferait faire une piscine en marbre où elle recevrait… elle s'interrompt, songeuse, et reprend, joliment souriante, qu'elle est arrivée à la réalisation de son rêve: une mansarde,—et elle va avoir cela à Neuilly, et elle passera tout son temps à faire de la tapisserie sous les saules.
«Vous savez, moi, dit-elle, je n'ai jamais été au-devant de tout ça. C'est arrivé tout seul. Je n'ai pas cherché à être riche. Quand l'argent est venu, j'en ai profité, voilà tout!»