Tout le temps du dîner, Gautier semble jouer une comédie italienne avec les bonnes de la maison, en les menaçant de les estrangouiller au sujet d'une assiette mal essuyée, ou d'une sauce tournée, pendant que la plus jeune des deux filles se pose sur la joue, une mouche faite de je ne sais quoi de noir, en se servant, pour miroir, du manche de sa fourchette
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Samedi 6 mai.—Ce matin, très matin, on a sonné. Nous n'avons pas ouvert. A dix heures on me monte une lettre pour laquelle on demande une réponse: c'est notre lecture à la Comédie-Française, lundi prochain.
Je cours aux Français, on m'introduit auprès de M. Guyard, qui me dit de revenir dans l'après-midi, parce que le soir Thierry s'enferme pour chercher les effets de notre pièce. Nous allons voir Thierry sur le coup de cinq heures, tout pleins de confiance, arrangeant, ordonnant tout d'avance dans notre tête. Mais voilà que, sur nos espérances, tombent ainsi que des gouttes d'eau glacées, des paroles de Thierry, nous disant qu'il n'a pas trouvé tout le concours qu'il espérait dans Got, que Got appartient trop à Laya, auquel il est reconnaissant outre mesure de son succès dans le DUC JOB, et que venant de jouer un rôle de vieux, il veut jouer un rôle jeune:—tout cela confidemment et discrètement dit, comme des choses dont on ne laisse passer que la moitié, et qui font redouter ce qu'on ne dit pas. Des phrases, à la fin de notre visite, semblent en quelque sorte vouloir amortir un refus, nous consoler d'avance, en cas de non-réception, des phrases qui font appel à d'autres pièces que nous pourrions faire.
Nous sortons du cabinet de Thierry, sans nous rien dire, l'espérance un peu découragée. Notre beau rêve s'écroule à demi, et je sens comme ma bile se remuer, prête à l'épanchement, me donnant un vague malaise, une sorte de mal de mer.
Le soir après dîner chez Marcille, qui nous fait défiler devant les yeux des cartons de portraits en manière noire de Lawrence, il nous faut de la politesse pour ne pas crier: «Merci! Assez»! Les émotions de ces jours-ci nous donnent le brisement de beaucoup d'heures, passées en chemin de fer. Et c'est une fatigue qu'on ne peut endormir. Nous entendons sonner toutes les heures de la nuit avec le sentiment d'un épigastre tiraillé et douloureux.
Tous ces temps-ci, absence totale d'attention aux choses matérielles. On ne sait plus ce que fait son corps. On ne se sent plus s'habiller, manger, vivre.
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Dimanche 7 mai.—Thierry nous a remis la liste des sociétaires, nous conseillant de faire une visite à Got, avec lequel nous avons dîné chez Charles Edmond. Ces comédiens sont champêtres, bocagers, hommes de banlieue. Il faut aller les joindre au bout de stations de chemin de fer, à Courcelles, à Passy, à Auteuil, en tous ces endroits de villégiature, où ces hommes ont de charmantes habitations avec le décor d'un bout de nature.
Nous trouvons Got, au milieu de fraîches verdures à lui, tout botté et éperonné…