Toutes les fins de repas où il y a des femmes, vont à des causeries sur le sentiment, sur l'amour. Et la princesse a demandé à chacun ce qu'il aimerait le mieux avoir d'une femme comme souvenir. Chacun a dit sa préférence: l'un, une lettre; l'autre, des cheveux; l'autre, une fleur; moi, un enfant: ce qui a manqué me faire jeter à la porte.
Alors Amaury Duval, avec le petit oeil souriant et battant la chamade, qu'il a lorsqu'il parle des choses d'amour, a dit que tout ce qu'il avait toujours aimé et désiré d'une femme, c'était le gant, l'empreinte et le moule de sa main, la chose qui dessine ses doigts. «Vous ne savez pas, ajoutait-il, ce que c'est, de demander, en dansant, un gant à une femme qui vous le refuse… Puis une heure après, vous la voyez au piano, elle ôte ses gants pour jouer quelque chose… vous restez l'oeil fixé sur ses gants… Alors elle se lève et les laisse tous les deux… Vous ne voulez pas les prendre… et puis une paire de gants n'est pas un gant… On va s'en aller… la femme revient et n'en prend qu'un de ses gants… Alors à ce signe qu'elle vous le donne, vous êtes heureux, heureux!»
Amaury Duval a dit cela bien joliment.
* * * * *
—J'ai une longue conversation avec Fromentin, un des plus grands parleurs d'art et fileurs d'esthétique, que j'aie encore entendus.
Il était curieux parlant de lui, nous disant qu'il ne savait rien, pas un mot de la peinture, que jamais il n'avait travaillé d'après nature, qu'il n'avait jamais pris de croquis, pour se forcer à regarder simplement, que les choses ne lui reviennent que des années après,—que ce soit de la peinture ou de la littérature.
Il affirmait que ses livres du SAHARA et du SAHEL avaient été écrits dans la réapparition de choses, qu'il croyait ne pas avoir vues, que chez lui c'est toujours de la vérité sans aucune exactitude, que par exemple la caravane du chef avec ses chiens, il l'a vue, mais point du tout en la localité où il l'a mise, et non dans le voyage décrit.
Il nous dit encore que son grand malheur, et le malheur de tous les maîtres actuels, c'est de ne pas avoir vécu dans un temps héroïque de peinture, en un temps, où on savait peindre le grand morceau, et il s'échappe de lui le regret de n'avoir pas eu la tradition, de n'être pas un aide, un rapin sorti de l'atelier d'un Van der Meulen.
* * * * *
—Aujourd'hui, il y a des étourdis pleins de raison, des fous très pratiques, des viveurs très rangés. Ils me font penser à ce magasin qui avait pour enseigne: AU CARNAVAL DE VENISE: on y vendait des bonnets de coton.