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—Bar-sur-Seine. Une femme meurt sur la place. Une fenêtre éclairée et comme vivante au milieu des ténèbres, des cierges allumés, du blanc de rideaux et, sur les feux des cierges, des ombres qui passent, une ombre qui se penche: c'est l'Extrême-Onction qu'on donne à la malade: un mystère qui passerait sur une flamme.
La nuit est noire et pleine d'étoiles, l'heure semble homicide et sereine. Il y a répandu, et comme tombant de cette fenêtre, ce je ne sais quoi de solennel, d'horrible et de sacré, que la Mort amène avec elle en une maison. Dans l'air, dans la nuit, dans l'haleine de l'ombre, il y a un souffle qui s'exhale, une aile qui s'essaye. Quelque chose qui a été quelqu'un va s'envoler.
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—Songe-t-on au sort d'un curé d'une de ces paroisses de France où l'on fait six liards à la quête de la grand'messe, le dimanche?
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13 juillet.—La peine, le supplice, la torture de la vie littéraire: c'est l'enfantement. Concevoir, créer: il y a dans ces deux mots pour l'homme de lettres un monde d'efforts douloureux et d'angoisses. De ce rien, de cet embryon rudimentaire qui est la première idée d'un livre, faire sortir le punctum saliens, tirer un à un de sa tête les incidents d'une fabulation, les lignes des caractères, l'intrigue, le dénouement: la vie de tout ce petit monde animé de vous-même, jailli de vos entrailles et qui fait un roman. Quel travail! C'est comme une feuille de papier blanc qu'on aurait dans la tête, et sur laquelle la pensée, non encore formée, griffonnerait de l'écriture vague et illisible… Et les lassitudes mornes, et les désespoirs infinis, et les hontes de soi-même de se sentir impuissant dans son ambition de création. On tourne, on retourne sa cervelle, elle sonne creux. On se tâte, on passe la main sur quelque chose de mort qui est votre imagination… On se dit qu'on ne peut rien faire, qu'on ne fera plus rien. Il semble qu'on soit vidé.
L'idée est pourtant là, attirante et insaisissable, comme une belle et méchante fée dans un nuage. On remet sa pensée à coups de fouet sur la piste; on recherche l'insomnie pour avoir les bonnes fortunes des fièvres de la nuit; on tend à les rompre sur une concentration unique toutes les cordes de son cerveau. Quelque chose vous apparaît un moment, puis s'enfuit, et vous retombez plus las que d'un assaut qui vous a brisé… Oh! tâtonner ainsi, dans la nuit de l'imagination, l'âme d'un livre, et ne rien trouver, ronger ses heures à tourner autour, descendre en soi et n'en rien rapporter, se trouver entre le dernier livre qu'on a mis au monde, dont le cordon est coupé, qui ne vous est plus rien, et le livre auquel vous ne pouvez donner le sang et la chair, être en gestation du néant: ce sont les jours horribles de l'homme de pensée et d'imagination.
Tous ces jours-ci, nous étions dans cet état anxieux. Enfin les premiers contours, le vague fusinage de notre roman, la jeune Bourgeoisie (RENÉE MAUPERIN), nous est apparu ce soir.
C'était en nous promenant derrière la maison, dans la ruelle étranglée entre de hauts murs de jardins. Un souffle passait comme un murmure dans la cime des grands peupliers. Le coucher du soleil glaçait, de je ne sais quelle vapeur de chaleur, les verdures au loin. A ma gauche, le massif des marronniers de la Vieille-Halle se détachait en noir, avec les contours des dernières feuilles digitées sur l'or pâlissant du soir, ainsi que le dessin d'une agate arborisée, et avec dans le sombre des arbres de petits jours, ressemblant à des étoiles.