On sent en lui l'acteur qui voit, qui observe, qui est à la recherche de types, de caractéristiques silhouettes humaines: il nous dit, sans savoir dessiner, jeter très bien le mouvement d'un bonhomme sur le papier. Comme nous lui parlions de la mystérieuse cristallisation du rôle d'un auteur dans la personne d'un acteur, il nous confesse le composer d'abord avec la pensée de l'auteur, en y entrant entièrement,—c'est pour cela qu'il ne crée jamais sûrement un rôle dans une pièce d'auteur mort, car pour lui, avec l'auteur, le rôle meurt.—Il faut qu'il entende l'auteur lire et expliquer le rôle dans son mouvement à lui. Puis, dit-il, quand il a le bonheur de pouvoir raccorder la pensée de l'auteur avec un type vivant qu'il a en vue: c'est fait, il tient son personnage. Dans Giboyer par exemple, son type vivant a été Jean Macé, avant qu'il fût un homme rangé.

Sur le nom de Mme Plessy prononcé par moi, il nous fait d'elle un portrait de forte mangeuse, d'une femme qui dévorerait un dindon. «Oui, dit-il, après des pièces, elle a des paresses, des langueurs de créole. Tout à coup son oeil s'allume et elle s'écrie avec une bouche humide: «Mon Dieu! que je mangerais bien un peu de boeuf à l'huile!»

«Ah! vous allez avoir de rudes répétitions, continue-t-il, des répétitions de trois heures, mais il faut cela, voyez-vous. Voilà un joli mot de Mlle Mars; au milieu de répétitions qui n'en finissaient pas, elle s'écria: «Ça ne m'amuse pas plus que vous autres, mais je «ne vomis pas encore assez mon rôle!»

Comme tous les hommes d'un talent moderne et vivant, il a le goût d'écouter dans la rue, sur les impériales des omnibus, et il nous conte ce dialogue entendu par lui, ce dialogue de deux ouvriers, le plus jeune gourmandant le plus vieux: «Elle se fichait de toi, cette femme!—Je l'aimais.—Mais elle couchait dans le garni avec un sergent de ville!—Je le savais… cette femme-là, vois-tu, je lui aurais mangé le délivre!»

Et nous voici avec Got à attendre, aux Français, Thierry qui est allé lire notre pièce à Mme Plessy et essayer de la décider à jouer son premier rôle de mère. Nous attendons en compagnie de ce pauvre Guyard, le lecteur mélancolique de tous les ours, un homme si attristé de toutes les tragédies infiltrées en lui, qu'il rêve toutes les nuits que son ménage est dans un cachot, et assailli à tout moment, à propos de ces tragédies, d'incidents comme celui-ci: il vient de recevoir une lettre d'un malheureux qui lui écrit d'un lit de la Charité, qu'il a un pistolet sous son traversin, pour se brûler la cervelle, si sa pièce n'est pas reçue.

Ces histoires coupées d'esquisses drolatiques par Got des gens passés et présents du Théâtre-Français, et qui comparait l'attitude d'Empis, devant les cotillons de la Comédie-Française, à celle d'un dindon mis en présence d'un oeuf en plâtre.

Là-dessus Thierry entre, fatigué, éreinté, les cheveux pleurant sur la face, les yeux coulés dans les joues, pareil à la peinture d'un christ byzantin, très fatiguée. Mme Plessy se décide, non sans hésitation, à jouer, mais elle exige une excellente composition.

Dans cette fatigue d'émotions perpétuelles, assis sur une chaise du boulevard, après dîner, la réalité des passants, des choses, du boulevard, perd de son relief, et tout prend à nos yeux des effacements de rêve.

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Samedi 2 septembre.—La loge de Got: un divan qui fait le tour de la pièce couvert en algérienne, une grande natte par terre, trois étagères, une sorte de panoplie faite avec des sabres, des épées.