—Ah! vous savez, on est bête!
Et il lui vient, se pressant, un tas de phrases embrouillées par de l'oppression de poitrine, par une émotion qui monte et met des larmes dans ses yeux et dans sa voix qui se mouille et bredouille.
Puis essayant comme de se railler: «Je lui avais bien dit: On ne tue pas seulement un homme avec un coup de pistolet… chaque fois que ça me revient, depuis deux mois… c'est comme une aiguille à tricoter qui me passe là—et il se touche la poitrine à l'endroit du coeur.—Je viens de voir le docteur… Je lui ai tout dit… dans ces choses-là, vous comprenez, il faut tout dire… Ah! un fort saisissement que j'ai eu… C'est que ç'a été si brusque… Je l'avais quittée le mardi… Elle m'a écrit le mercredi… et le dimanche ses bans étaient publiés… Il n'y avait rien eu entre nous, la dernière fois… Seulement en s'en allant elle m'avait montré son chapeau… c'était sans doute son chapeau pour se marier… Mon Dieu, quand elle m'avait parlé de se marier, je l'avais toujours engagée à le faire… mais ça a été trop prompt… Puis ces derniers jours aussi, elle m'avait dit—oui, j'en ai été frappé:—«Je croyais n'avoir que cela, j'ai tel âge…» Elle l'avait vu, son âge, sur l'acte de naissance, qu'elle avait fait venir pour son mariage.
Ainsi il va se raccrochant à chaque petit souvenir, en en dégustant l'amertume, avec une voix qui à tout moment sombre dans de l'émotion, pendant que du jaune lui monte dans le teint.
Le soir, après dîner, il nous dit: «Les *** étaient retournés en Italie. Je n'avais plus personne, mon fils était en pension… Dans mes rêves creux, je demandais à Dieu une femme pour la protéger, pour être un intérêt dans ma vie… Quand je reçus sa lettre, mes voeux étaient exaucés… Je la voyais, tous les quinze jours, dans un hôtel… jamais chez moi ni chez elle. Je m'étais défendu de jamais aller chez elle, de peur d'être jaloux… Je voulais ne pas l'être, ne rien savoir… Tous les quinze jours, j'arrivais le premier… Les femmes, vous savez, ça se fait toujours attendre… On me donnait mon journal… Il y avait du feu… Je lisais en l'attendant… Elle arrivait, elle ôtait son chapeau… Je lui disais: «Qu'est-ce que vous avez fait depuis que je ne vous ai vue… dites-moi tout…» Elle me le racontait longuement… Puis elle me demandait des renseignements sur des choses qu'elle n'aurait pas osé demander à d'autres… Je lui donnais des livres à lire… Nous causions sur ce qu'elle avait lu… Elle me disait souvent: «Vous ne savez pas, je ne dis pas l'amour, mais l'attachement que j'ai pour vous… Nous déjeunions… Je passais là, quatre ou cinq heures… Elle s'en allait, je la regardais dans l'escalier…. Qu'est devenu tout cela?… Il y a deux mois que je n'ai reçu une lettre d'elle.
Il cherche sur lui des lettres, et les feuilletant:—«Tiens, voilà la dépêche de ma mort, pour mon fils!
—Oh! vieil ami!
—J'étouffe, non, je ne peux pas surmonter cela!»
C'est un vieil ami de la famille, un vieillard de 76 ans, qui nous dit cela, avec l'accent d'une vie brisée, d'un homme blessé à mort, qui aurait perdu du même coup une habitude de quinze ans, une famille, une fille, une maîtresse. Je ne sais quoi de tragique, de funèbre et de touchant s'échappe de la désolation passionnée de ce vieillard, qui semble ne plus vouloir avoir la force de vivre, et que le délaissement frappe au coeur comme avec une épée.
Comme je lui parlais d'un voyage, en compagnie de son vieux domestique que nous avons baptisé Leporello, le vieil homme a murmuré d'un ton moitié triste, moitié ironique: «Pauvre don Juan que je ferais!»