De là nous sommes allés à la mairie, roulés dans un fiacre qui nous cahotait et nous secouait la tête, comme une chose vide. Et je ne sais quelle horreur nous est venue de cette mort d'hôpital qui semble n'être qu'une formalité administrative. On dirait que dans ce phalanstère d'agonie, tout est si bien administré, réglé, ordonnancé, que la Mort y ouvre comme un bureau.
Pendant que nous étions à faire inscrire le décès,—que de papier, mon Dieu, griffonné et paraphé pour une mort de pauvre!—de la pièce à côté, un homme s'est élancé, joyeux, exultant, pour voir sur l'almanach, accroché au mur, le nom du saint du jour, et le donner à son enfant. En passant, la basque de la redingote de l'heureux père frôle et balaye la feuille de papier, où l'on inscrit la morte.
Revenus chez nous, il a fallu regarder dans ses papiers, faire ramasser ses hardes, démêler l'entassement des choses, des fioles, des linges que fait la maladie… remuer de la mort enfin. Ç'été affreux de rentrer dans cette mansarde où il y avait encore, dans le creux du lit entr'ouvert, les miettes de pain de son dernier repas. J'ai jeté la couverture sur le traversin, comme un drap sur l'ombre d'un mort.
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Lundi 18 août.—… La chapelle est à côté de l'amphithéâtre. A l'hôpital, Dieu et le cadavre voisinent… A la messe dite pour la pauvre femme, à côté de sa bière, on en range deux ou trois autres, qui bénéficient du service. Il y a je ne sais quelle répugnante promiscuité de salut dans cette adjonction: ça ressemble à la fosse commune de la prière…
Derrière moi, à la chapelle, pleure la nièce de Rose, la petite qu'elle a eue un moment chez nous, et qui est maintenant une jeune fille de dix-neuf ans, élevée chez les soeurs de Saint-Laurent: pauvre petite fillette, étiolée, pâlotte, rachitique, nouée de misère, la tête trop grosse pour le corps, le torse déjeté, l'air d'une Mayeux, triste reste de toute cette famille poitrinaire attendu par la Mort, et dès maintenant touché par elle, —avec, en ses doux yeux, déjà une lueur d'outre-vie.
Puis de la chapelle au fond du cimetière Montmartre, élargi comme une nécropole et prenant un quartier de la ville, une marche à pas lents et qui n'en finit pas dans la boue… Enfin les psalmodies des prêtres, et le cercueil que les bras des fossoyeurs laissent glisser avec effort au bout de cordes, comme une pièce de vin qu'on descend à la cave.
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Mercredi 20 août.—Il me faut encore retourner à l'hôpital. Car entre la visite que j'ai faite à Rose le jeudi, et sa brusque mort un jour après, il y a pour moi un inconnu que je repousse de ma pensée, mais qui revient toujours en moi: l'inconnu de cette agonie dont je ne sais rien, de cette fin si soudaine. Je veux savoir et je crains d'apprendre. Il ne me paraît pas qu'elle soit morte; j'ai seulement d'elle le sentiment d'une personne disparue. Mon imagination va à ses dernières heures, les cherche à tâtons, les reconstruit dans la nuit, et elles me tourmentent de leur horreur voilée, ces heures!… J'ai besoin d'être fixé. Enfin, ce matin, je prends mon courage à deux mains. Et je revois l'hôpital, et je revois le concierge rougeaud, obèse, puant la vie comme on pue le vin, et je revois ces corridors, où de la lumière du matin tombe sur la pâleur de convalescentes souriantes…
Dans un coin reculé, je sonne à une porte aux petits rideaux blancs. On ouvre, et je me trouve dans un parloir, où, entre deux fenêtres, une Vierge est posée sur une sorte d'autel. Aux murs de la pièce, exposée au nord, de la pièce froide et nue, il y a, je ne m'explique pas pourquoi, deux vues du Vésuve encadrées, de malheureuses gouaches qui semblent là, toutes frissonnantes et toutes dépaysées. Par une porte ouverte derrière moi, d'une petite pièce où le soleil donne en plein, il m'arrive des caquetages de soeurs et d'enfants, de jeunes joies, de bons petits éclats de rire, toutes sortes de notes et de vocalisations fraîches: un bruit de volière ensoleillée…