Il existe à la cour dans ce moment-ci une grande préoccupation de
Marie-Antoinette. Un jour, on a fait demander des Tuileries, à la
Bibliothèque, toutes les pièces du Collier; un autre jour le petit prince,
mené chez un peintre, l'a interrogé sur la mort de Louis XVII, au Temple.
Sainte-Beuve laisse percer un sentiment très hostile à la personne de la Reine, une sorte de haine personnelle. Il montre contre nous une petite colère, de ce que nous ayons défendu sa pureté, et travaille, avec une animation tout à fait amusante, à nous en faire dédire… Puis il esquisse, d'après des souvenirs, recueillis dans les familles, un Louis XVI véridique, envoyant à ses courtisans, au petit lever des boulettes de la crasse de ses pieds… Renan là-dessus élève une petite voix flûtée pour dire qu'il ne faut pas être si sévère à rencontre «de ces gens-là: les rois! qui n'ont pas choisi leurs places… qu'il faut leur pardonner d'être médiocres.»
Et Sainte-Beuve me confesse à l'oreille l'idée qu'il a de faire, un de ces jours, une Marie-Antoinette, avec l'intention d'être, par elle, désagréable à l'Impératrice.
* * * * *
16 avril.—Passé la soirée chez les Armand Lefébvre… Une jeune fille de notre connaissance nous raconte ses visites à la soeur de P….., son ancienne amie de Saint-Denis, et qui s'est faite carmélite. Elle nous décrit son lit: une banquette avec une couverture; elle nous parle de son pot à l'eau contenant une pinte d'eau, destinée à la soif et à la toilette de la semaine; elle nous parle encore de cette écuelle de bois, dans laquelle les carmélites mangent, avec leurs doigts, leur soupe maigre, leurs oeufs, leur poisson.
Puis c'est cette récréation, où comme il est défendu d'avoir une amie, une préférence, une espèce de tour de valse les fait tomber à terre, l'une à côté de l'autre, au hasard. Oui, une récréation, où il est commandé à la fois de parler et en même temps de ne rien dire, et aussitôt que toutes sont assises à terre, et que la Supérieure, prenant la parole, a dit: «Il fait beau!» toutes se mettant à paraphraser la banale parole pendant une demi-heure.
Elle nous peint ses entrevues avec cette personne invisible, agenouillée sur ses talons, séparée d'elle par une grille et un rideau, et paraissant, tous les jours, s'enfoncer un peu plus loin dans le lointain, et se reculer de la vie vivante.
A une de ses dernières visites, où on l'a fait attendre longtemps au parloir, son amie lui disait: «Aujourd'hui, c'est un jour de récréation, nous ôtons les chenilles des groseilliers, et par une grâce spéciale, on nous a permis de les ôter avec un petit morceau de bois.»
* * * * *
—Maurice de Guérin me fait penser à un homme qui réciterait le Credo, à l'oreille du Grand Pan, dans un bois, le soir.