Elle se retourne: «Ah! voilà Sainte-Beuve… allons, des renseignements bien vite? Qu'est-ce que vous savez de Duruy?
—Mais, dit Sainte-Beuve avec un sourire vague, il est très aimable… il est bien physiquement, ce qui ne nuit pas.
—Allons, nous en voulons plus?…
—Eh bien, il a fait des précis que vous connaissez… et puis je crois qu'il a aidé l'empereur dans son César.
—Oui, oui, je me rappelle, dit la princesse, qu'un jour l'empereur m'a demandé si je connaissais quelqu'un pour remplacer Mocquard, qu'il se fatiguait maintenant très vite… qu'il avait bien Duruy… Enfin, en voilà un drôle de changement, j'ai appris cela hier, en revenant de Versailles où je m'étais bien amusée… Je regrette beaucoup Rouland… Au fond, on change toujours les hommes et jamais les choses… Là-dessus je me sauve…
On dîne, et après dîner, Sainte-Beuve se plaignant de la vieillesse, on lui dit que jamais il n'a été plus jeune: «C'est vrai, s'écrie la princesse, il a rompu avec un tas de bêtises, d'idées tristes… J'aime bien mieux ce que vous faites maintenant… N'est-ce pas vrai, Messieurs, que ses articles sont aujourd'hui d'une liberté… ça va, ça va… il patauge dans le vrai!
—«Mon Dieu, oui,—fait Sainte-Beuve, un peu rouge du compliment—la critique, c'est de dire tout ce qui passe par la tête… ce n'est que ça!»
* * * * *
25 juin.—Ce cabinet, témoin de tant de choses redoutables, ce confident de secrets si noirs, ce cabinet du préfet de police, le croirait-on? il est tout plein d'amoureuses et blondes peintures, de nudités friponnes, de fillettes aux coquets minois, qui ne couvrent pas seulement les panneaux, à l'affreux papier impérial, semé d'abeilles d'or, mais sont éparses sur les fauteuils, les chaises, le bureau, répandues, étalées partout. «Oui, nous dit Boitelle, quand on voit comme moi, toute la journée, de si vilains individus, c'est reposant d'avoir, de temps en temps, une jolie chose à regarder.»
Et il nous introduit dans son capharnaüm intime, la maisonnette du jardinier du petit jardin de la préfecture; bondé de tableaux jusqu'au toit, et où, avec une cuvette d'eau, une éponge, des cigares, il passe ses loisirs et les meilleures heures de sa vie, à faire revenir et revivre les colorations encrassées de toiles énigmatiquement anonymes.