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Lundi 3 mars.—Il neigeote. Nous prenons un fiacre, et nous allons porter nos livraisons de l'ART DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE à Théophile Gautier, 32, rue de Longchamps, à Neuilly.

C'est dans une rue aux bâtisses misérables et rustiques, aux cours emplies de volailles, aux fruiteries, dont la porte est garnie de petits balais de plumes noires: une rue à la façon de ces rues de banlieue que peint Hervier de son pinceau artistiquement sale. Nous poussons la porte d'une maison de plâtre, et nous sommes chez le sultan de l'épithète. Un salon garni de meubles en damas rouge, aux bois dorés, aux lourdes formes vénitiennes; de vieux tableaux de l'école italienne avec de belles parties de chairs jaunes; au-dessus de la cheminée, une glace sans tain, historiée d'arabesques de couleur et de caractères persans, genre café turc: une somptuosité pauvre et de raccroc faisant comme un intérieur de vieille actrice retirée, qui n'aurait touché que des tableaux à la faillite d'un directeur italien.

Comme nous lui demandons si nous le dérangeons: «Pas du tout. Je ne travaille jamais chez moi. Je ne travaille qu'au MONITEUR, à l'imprimerie. On m'imprime à mesure. L'odeur de l'encre d'imprimerie, il n'y a que cela qui me fasse marcher. Puis il y a cette loi de l'urgence. C'est fatal. Il faut que je livre ma copie. Oui, je ne puis travailler que là… Je ne pourrais maintenant faire un roman que comme cela, c'est qu'en même temps que je le ferais, ou m'imprimerait dix lignes par dix lignes… Sur l'épreuve on se juge. Ce qu'on a fait devient impersonnel, tandis que la copie, c'est vous, votre main, ça vous tient par des filaments, ce n'est pas dégagé de vous… Je me suis toujours fait arranger des endroits pour travailler, eh bien! je n'ai jamais rien pu y faire… Il me faut du mouvement autour de moi. Je ne travaille bien que dans le sabbat, au lieu que, lorsque je m'enferme pour travailler, la solitude m'attriste… On travaille encore très bien dans une chambre de domestique à tabatière, avec une table de bois blanc, du papier bleu à sept sous la rame, et dans un coin un pot, pour ne pas descendre pisser…

De là, Gautier saute à la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui n'aimons tout au plus que la musique militaire: «Eh bien! ça me fait grand plaisir, ce que vous me dites là… Je suis comme vous. Je préfère le silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique, mais ça m'est absolument égal…

«C'est tout de même curieux que tous les écrivains de ce temps-ci soient comme cela. Balzac l'exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine lui-même, qui est un piano à vendre ou à louer, l'a en horreur… Il n'y a que quelques peintres qui ont ce goût-là.»

… «En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plain-chant… Ce Gounod est un pur âne[1]. Il y a au second acte deux choeurs de Juives et de Sabéennes qui caquettent auprès d'une piscine, avant de se laver le derrière. Eh bien! c'est gentil ce choeur-là, mais voilà tout. Et la salle a respiré et l'on a fait un ah! de soulagement, tant le reste est embêtant… Verdi, vous me demandez ce que c'est. Eh bien! Verdi, c'est un Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l'idée en musique, quand les paroles étaient tristes, de faire trou trou trou au lieu de tra tra tra. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton. Rossini n'y manquerait pas. C'est lui qui, dans SÉMIRAMIDE, fait entrer l'ombre de Ninus sur un air de valse ravissant… Voilà tout son génie en musique, à Verdi.»

[Note 1: Mon frère et moi, avons cherché à représenter nos contemporains en leur humanité, avons cherché surtout à rendre leur conversation dans leur vérité pittoresque. Or la qualité caractéristique, je dirai, la beauté de la conversation de Gautier était l'énormité du paradoxe. C'est dire, que dans cette négation absolue de la musique, prendre cette grosse blague injurieuse, pour le vrai jugement de l'illustre écrivain sur le talent de M. Gounod: ce serait faire preuve de peu d'intelligence ou d'une grande hostilité contre le sténographe de cette boutade antimusicale.]

Alors Gautier se met à se plaindre de son temps: «C'est peut-être parce que je commence à être un vieux. Mais enfin dans ce temps il n'y a pas d'air. Il ne s'agit pas seulement d'avoir des ailes, il faut de l'air… Je ne me sens plus contemporain… Oui, en 1830, c'était superbe, mais j'étais trop jeune de deux ou trois ans. Je n'ai pas été entraîné dans le plein courant: Je n'étais pas mûr… J'aurais produit, autre chose…»

Enfin, la causerie va sur Flaubert, sur ses procédés, sa patience, son travail de sept ans sur un livre de 400 pages: «Figurez-vous, s'écrie Gautier, que, l'autre jour, Flaubert me dit: «C'est fini, je n'ai plus qu'une dizaine de pages à écrire, mais j'ai toutes mes chutes de phrases.» Ainsi, il a déjà la musique des fins de phrases qu'il n'a pas encore faites! Il a ses chutes, que c'est drôle, hein?… Moi, je crois qu'il faut surtout dans la phrase un rythme oculaire. Par exemple, une phrase qui est très longue en commençant, ne doit pas finir petitement, brusquement, à moins d'un effet. Puis très souvent, son rythme, à Flaubert, n'est que pour lui seul et nous échappe. Un livre n'est pas fait pour être lu à haute voix, et lui se gueule les siens à lui-même. Or, il y a des gueuloirs dans ses phrases qui lui semblent harmoniques, mais il faudrait lire comme lui, pour avoir l'effet de ces gueuloirs. Nous avons des pages tous les deux, vous dans votre VENISE, moi dans un tas de choses que tout le monde connaît, aussi rythmées que tout ce qu'il a fait, sans nous être donné tant de mal…