«Mon Dieu, dit-il, avec un geste onctueux, on ne sait pas trop s'il était noble, on ne lui a jamais vu de famille… c'était un noble de 1814; à cette époque on n'y regardait pas de si près. Il y a dans la correspondance de Garrick, un de Vigny qui lui demande de l'argent, mais très noblement… qui le choisit parmi tous, pour l'obliger. Il serait curieux de savoir s'il en descend… C'était avant tout un ange, il a été toujours ange, Vigny! On n'a jamais vu un beefsteak chez lui. Quand on le quittait à sept heures pour aller dîner, il vous disait: «Comment! vous vous en allez déjà!…» Il ne comprenait rien à la réalité, elle n'existait pas pour lui… Il avait des mots superbes. Sortant de prononcer son discours à l'Académie, un ami lui dit que son discours était un peu long: «Mais je ne suis pas fatigué!'» s'écrie de Vigny… Avec cela un reste de militaire. Lors de cette réception, il avait une cravate noire, et rencontrant dans la bibliothèque Spontini, qui avait gardé l'étiquette du costume impérial, il lui jette en passant: «L'uniforme est dans la nature, Spontini!…» Gaspard de Pons, qui avait été dans son régiment, disait de lui: «En voilà un qui n'a pas l'air des trois choses qu'il est: un militaire, un poète, un homme d'esprit!»
Par là-dessus très maladroit; l'arrangement qui le porta à l'Académie, il n'y comprit jamais rien. Quand il recommandait quelqu'un pour les prix, il le perdait…»
Du poète décédé, Sainte-Beuve passe aux salons de Paris, et nous décrit celui de Mme de Circourt: salon très éclectique, très plein, très mêlé, très vivant, un peu trop bruyant, et où l'on tombait sur n'importe qui, et où l'on parlait beaucoup trop, tous à la fois. «C'était un étourdissemeht, dit-il, plutôt qu'une conversation.»
Puis Sainte-Beuve parle des deux uniques salons que fréquentent maintenant les hommes de lettres: le salon de la princesse Mathilde, le salon de Mme de Païva.
Ici Gautier prend la parole, et nous déroule l'étrange existence de cette femme[1].
[Note 1: Le récit est un peu romanesque, mais je ne suis qu'un sténographe, et le donne tel qu'il sortit de la bouche de Gautier. Dans la parole de Gautier, il faut toujours s'attendre à du romanesque ou à de l'hyperbolisme; dans la parole de Flaubert, à de l'exagération, à du grossissement des choses.]
Elle serait la fille naturelle du prince Constantin et d'une juive. Sa mère, qui était très belle, défigurée par la petite vérole, avait fait couvrir de crêpe tous les miroirs de la maison, en sorte que la petite fille grandit sans se voir, et tourmentée par l'idée qu'elle avait le nez en forme de pomme de terre… On la maria jeune à un tailleur français de Moscou. Elle se laissa enlever par Hertz, qui lui donnait des leçons de piano. Hertz ruiné en 1848 se sauve de Paris et l'abandonne. Elle tombe très gravement malade, sans le sou, à l'hôtel Valin, aux Champs-Élysées. Gautier reçoit un mot d'elle où elle le prie de venir la voir. Il y va. Elle lui dit:
«Tu vois où j'en suis… il se peut que je n'en revienne pas… Alors tout est dit… mais si j'en reviens, je ne suis pas femme à gagner ma vie avec de la confection,—et je veux avoir, un jour, à deux pas d'ici, tu entends bien, le plus bel hôtel de Paris… rappelle-toi ça.» Son amie Camille, la marchande de modes, l'arme alors en guerre, lui fournit un arsenal de toilettes pour son grand coup. Gautier la revoit au moment de partir, toutes ses robes étalées sur les fauteuils, les chaises, le lit, —et les essayant, comme un soldat fait jouer son fusil, avant la bataille. Elle lui dit: «Je suis pas mal outillée, n'est-ce pas?… mais on n'est jamais sûr de rien… je puis rater mon coup… alors bonsoir…» Et elle lui demande un flacon de chloroforme pour s'empoisonner en cas de non-réussite. Gautier va demander le chloroforme à un interne de ses amis, et le lui apporte.
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30 septembre.—Ce soir, à Saint-Gratien, Girardin disait après dîner: