—Relu le NEVEU DE RAMEAU. Quel homme, Diderot! quel fleuve, comme dit Mercier!… Et Voltaire est immortel et Diderot n'est que célèbre. Pourquoi? Voltaire a enterré le poème épique, le conte, le petit vers, la tragédie. Diderot a inauguré le roman moderne, le drame et la critique d'art. L'un est le dernier esprit de l'ancienne France, l'autre est le premier génie de la France nouvelle.
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16 avril.—Sceptique, être sceptique, professer le scepticisme, hélas! une mauvaise voie pour faire son chemin. Et d'abord, le moyen du scepticisme n'est-ce pas l'ironie, la formule la moins accessible aux épais, aux obtus, aux sots, aux niais, aux masses? Puis cette négation, ce doute de tout, choque les illusions de tous, ou du moins celles que tous affichent: le contentement de l'humanité qui suppose le contentement de soi,—cette paix de la conscience humaine, que le bourgeois affecte de donner comme la paix de sa conscience particulière.
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23 avril.—Nous revenons de chez Gavarni avec Guys, le dessinateur de l'ILLUSTRATED LONDON.
Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à l'aspect d'un grognard; marchant en boitaillant, et sans cesse, d'un coup de plat de main sec relevant ses manches sur ses bras osseux, diffus, débordant de parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sous le coup de sa parole peinte et comme visible aux yeux. Et ce sont mille souvenirs qu'il évoque dans cette promenade, où il jette, de temps en temps, des poignées d'ironies, des croquis, des paysages, des villes trouées de boulets, saignantes, éventrées, des ambulances où les rats entament les blessés.
Puis au revers de cela, comme, dans un album, ou au revers d'un dessin de Decamps se voit une pensée de Balzac, il sort de la bouche de ce diable d'homme, des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et sur l'espèce anglaise, toutes nouvelles, et qui n'ont pas moisi dans les livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une philosophie comparée du génie national des peuples.
Et c'est Janina prise, et ce ruisseau de sang tout barboteux de chiens, coulant entre les jambes du jeune Guys…
Et c'est Dembinski, en chemise bleue, sa dernière chemise, jetant un louis, son dernier louis, sur un tapis vert, et sans pâlir le poussant à 40,000 francs.
Et c'est le château anglais, la haute futaie, la chasse, trois toilettes par jour et bal tous les soirs, une vie royale menée, conduite, payée par un monsieur qui s'appelle Simpson ou Tompson, et dont le fils de vingt ans inspecte dans la Méditerranée les 18 bateaux de son père, dont pas un n'a moins de deux mille tonneaux, «une flotte comme l'Egypte n'en a jamais eu», dit Guys. Puis c'est nous qu'il compare aux Anglais, nous! et il s'écrie: «Un Français qui ne fit rien, qui fut à Londres pour dépenser de l'argent tranquillement, qui a vu cela? Les Français voyagent pour se distraire d'un chagrin d'amour, d'une perte au jeu, ou pour placer des rouenneries, mais là, un Français dans une calèche, un Français qui ne soit ni un acteur, ni un ambassadeur, un Français ayant à ses côtés une femme comme une mère ou une soeur, et pas une fille, une actrice, une couturière, non on n'en a jamais vu!»