6 juin.—Dîner chez le garde de la forêt de Saint-Germain. Saint-Victor, Mario Uchard, Aurélien Scholl et Jules Lecomte.

Jules Lecomte, cet homme dont nous n'avions entrevu dans l'ombre de son cabinet que le regard froid, métallique, mystérieusement intimidant, ne nous semble plus au grand soleil qu'un bourgeois, qui aurait des remords ou une maladie d'estomac. Il a l'air de porter son passé sur les épaules, avec la gêne et la réserve d'un monsieur qui ne veut tendre la main, que bien sûr d'en trouver une autre au bout,—sympathique après tout, et même vous attristant de pitié.

Un homme rempli d'histoires qu'il tire comme de tiroirs, et qu'il raconte sans chaleur et avec le même accent, ainsi qu'il lirait un procès-verbal. Sans goût littéraire, mais fureteur sagace, intelligemment curieux, le seul homme, à l'heure présente, qui dans la presse soit un chroniqueur un peu universel, un peu informé de ce qui court, de ce qui se dit, de ce qui se fait, le seul ayant des oreilles autre part que dans le café du Helder et dans le petit monde des lettres, sur la pointe du pied, à la porte entre-bâillée du monde, et de tous les mondes, du monde des filles au monde de la diplomatie, écoutant, pompant, aspirant ce journal de la vie contemporaine qui n'est nulle part imprimé, à la piste de tous les moyens d'information, ayant essayé par exemple, nous dit-il, de donner des dîners où il faisait asseoir toutes les professions à sa table, espérant que chaque spécialité se confesserait à l'autre, et que toute l'histoire intime et secrète de Paris débonderait au dessert, de la bouche du banquier, du médecin, de l'homme de lettres, de l'homme de loi.

«Savez-vous, nous dit Lecomte, pourquoi Véron a vendu sa collection? Il se figure que ça va finir demain ou après-demain, et comme il se croit un des grands auteurs du 2 décembre, une tête à prix, il se figure que tout chez lui sera mis en miettes, et il a tout vendu. Il n'a plus qu'un lit, un fauteuil et sa malle.»

* * * * *

—On nous conte, en tournant dans cet insipide manège de Mabille, un beau mot de fille. Il appartient à Mlle A. C… En soirée un monsieur lui propose de la reconduire. Elle dit: «Oui.» A un second, elle dit: «Peut-être.» A un troisième, elle est forcée de dire: «Impossible!» A un quatrième, n'y tenant plus, elle s'écrie: «Sacré cochon de métier, où l'on ne peut pas prendre des ouvrières!»

* * * * *

Dimanche 13 juin.—Le soir, après dîner, dans le jardinet de Charles Edmond, sur la petite terrasse contre la ruelle menant aux champs, Saint-Victor et nous, nous évoquons le passé, remontant aux Grecs et aux Latins, faisant de nos souvenirs de classe, jaillir les étincelles et les rapprochements, appréciant et commentant le latin de Tacite, le latin de Cicéron, le latin de M. Dupin. Puis la conversation s'élevant peu à peu, atteint, comme un ballon qui aurait jeté tout son lest, ce panthéon de lumière et de sérénité, cette haute demeure où la place est marquée pour tous ceux qui conservent ou augmentent la patrie, ce temple de l'astronomie antique, cette architecture d'un supra-monde que nous ouvre le Songe de Scipion l'Africain, quand détonne dans la grande évocation, un rappel du présent, le: «Ohé, les petits agneaux!» beuglé dans la ruelle…

Saint-Victor a une grande histoire en tête, et déjà commencée: «les Borgia» toute l'Italie et la Renaissance. Un beau livre! Puis se livrant à nous, ses copains politiques et artistiques, selon son expression, il se met à nous parler de son ambition de décrire les métopes du Parthénon, furieux d'enthousiasme, et désespérant, désespérant de pouvoir dire cela avec des mots, et se lamentant qu'il n'y ait pas dans la langue française de vocables assez religieux pour rendre ces torses «où la divinité circule comme le sang».—«Le Parthénon, le Parthénon, répète-t-il deux ou trois fois, ça me remplit de l'horreur sacrée du lucus

Et le voilà, prenant feu sur le beau antique, comme un dévot à propos de sa foi, et il nous conte en riant, mais avec une sorte de peur au fond de lui, la peur d'un païen contemporain des Eginètes, il nous conte l'histoire de ce savant allemand Ottfried Muller, qui avait nié la divinité solaire d'Apollon, et qui fut tué d'un coup de soleil.