2 janvier 1859.—J'ai pour mes étrennes la dernière épreuve de la seconde édition de l'HISTOIRE DE MARIE-ANTOINETTE.

* * * * *

7 janvier.—Après sept ou huit mois d'absence, Pouthier s'est décidé à revenir dîner chez nous. Une existence de plus en plus fantastique. Il gîte rue de l'Hôtel-de-Ville, chez un logeur de maçons. Et dès cinq heures du matin chi, chi, boum boum, le bois qu'on scie pour la soupe, et la tombée des bûches, et le feu qu'on souffle, et le lourd départ, puis, quelques heures après, la dégringolade par l'escalier de toute la marmaille de la maison dans les vieux souliers, les souliers trop larges de leurs pères et mères.

Il y a eu des jours dans sa vie, où il est resté couché, trompant la faim avec des cigarettes, et il raconte pour se consoler qu'il a un camarade de chambre encore plus rafalé que lui, demeuré deux jours au lit sans manger, —et l'affreux, dit-il, c'est qu'il l'entendait rêver qu'il faisait des repas à trois services.

Au milieu de cette existence, il a été à une noce où la demoiselle d'honneur était une femme qui fait tirer des loto dans les gargots, et où la mère de la mariée a fait apporter, pendant la promenade, des canons de chez un marchand de vin à toutes les personnes rassemblées dans cinq ou six fiacres, et buvant à la portière, et où la mariée, au repas de noce, lui voyant mettre de l'eau dans son vin, lui a demandé s'il avait une vilaine maladie?

Un autre jour, une partie toute différente. Introduit, je ne sais comment, dans la maison de M. Clermont-Tonnerre, où avait lieu une fête d'enfants, une représentation de la BARBE-BLEUE; sur un théâtre admirablement machiné par un répétiteur de l'École centrale, et dont il avait peint la toile: fête, où il avait tous les succès pour sa gaieté, pour sa camaraderie avec les moutards, pour ses imaginations drolatiques; fête, où il s'était trouvé heureux, heureux comme tout, jusqu'au moment où M. Clermont-Tonnerre voulait à toute force faire atteler pour le reconduire chez lui et où il avait été forcé d'esquiver la politesse, en lui disant qu'il allait retrouver une petite femme tranquille, que son arrivée en équipage effaroucherait.

Pendant ce temps, il est encore devenu l'ami intime du corps des pompiers, pour lesquels, à l'occasion du bal qu'ils donnent tous les ans, il a peint un resplendissant transparent, une peinture de onze pieds, qui—amère ironie—lui a été payée par quelques paroles bien senties du préfet de la Seine, le félicitant de son désintéressement envers un corps qui rend de si grands services.

Ma foi, ce garçon, à bien regarder autour de moi, je l'estime plus que beaucoup d'autres. Il a le malheur, il est vrai, de se complaire parmi la crapule; mais il est incapable de trahir ses antipathies et de caresser quelqu'un pour avoir une commande. Il est banal, putain, mais si délicat, si rebelle aux emprunts et si peu susceptible, au milieu de sa noire misère, d'un sentiment envieux, haineux pour les heureux de ce monde. Il ne dit pas comme au théâtre: «Ma mère! ma mère!» blague même outrageusement le sentiment filial, et cependant il a envoyé à sa mère la moitié du peu qu'il a gagné cette année; et à la malédiction qu'elle vient de lui adresser pour n'être pas allé la voir à Saint-Germain, juste le premier jour de l'an, il a répondu par ce mot: «Je n'ai pas pu parce que… et je t'affranchis ma lettre, ce qui me prive toute la journée de fumer.»

* * * * *

27 janvier.—Ce matin, Scholl me disait un joli mot sur Barrière: «Oui, oui, il a du talent, mais il ne sait pas se le faire pardonner!»