12 juin.—Dîner à Bellevue avec Saint-Victor.

Comme nous revenons par les voies qui descendent du chemin de fer Montparnasse à la rue de Grenelle, nous voici avec Saint-Victor, à regarder le ciel éclairé par un splendide clair de lune, et nous disant que c'est cette même voûte vers laquelle se sont tournés les yeux de ces millions d'hommes morts, pour des causes si diverses et des querelles si contraires,—depuis les soldats de Sennachérib jusqu'aux soldats de Magenta.

Et nous nous demandons ce qu'il peut y avoir derrière cette voûte, ce que signifie cette comédie: la vie; ce que c'est que ce Dieu, qui est loin de nous apparaître avec les attributs de la bonté, ce Dieu qui préside à la loi du dévorement des créatures; ce Dieu de cette nature, seulement préoccupée de la conservation des espèces et si férocement dédaigneuse des individus… Et puis Dieu, se le figure-t-on occupé à fabriquer la cervelle de M. Prud'homme ou des insectes innommables?…

Et l'éternité, cette chose qui n'aura jamais de fin et qui n'a jamais eu de commencement. C'est cela surtout, l'éternité en arrière, que notre pauvre cervelle ne peut imaginer… Et pas une révélation, cela était si facile à Dieu… oui, de grandes lettres dans le ciel, quoi, une charte divine, imprimée clairement en caractères de feu. Ah! le Buisson ardent devrait bien se rallumer… Enfin l'immortalité de l'âme, qu'est-elle? Est-ce une immortalité de l'âme personnelle? est-ce une immortalité de l'âme collective? Collective, c'est plutôt à penser. La nature n'est pas personnelle, elle est collective. Oui, oui, une immortalité à la gamelle! lui dis-je.

… Et songer que l'humanité est si jeune, songer que vingt-quatre centenaires, se tenant par la main, nous feraient une chaîne qui nous ramènerait aux temps héroïques, à Thésée…

Ah! tenez, il faut en revenir à Kant: toutes les fois qu'il avait essayé d'échafauder un système, l'ayant senti s'écrouler, il a conclu qu'il n'y avait que la morale, le sentiment, du devoir. Mais c'est diantrement froid, fichtrement sec… Pourquoi sur cette terre? Pourquoi la mort? Et puis après la mort! Au fond, c'est la pensée fixe de l'homme. Et que personne de ceux qui sont morts ne soit revenu dans le rêve d'un vivant, à ce moment où il est délié de la vie, un père pour avertir son fils, une mère, une mère!… Ah! mon cher, DIIS IGNOTIS, c'était un bel autel des Athéniens.

Au fond de ce monologue à bâtons rompus, je sens la préoccupation et la terreur du au-delà de la mort, que donne aux esprits les plus émancipés l'éducation religieuse.

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—Jeté sur le pavé les SAINT-AUBIN: la première livraison d'un beau livre de biographies d'art sur le XVIIIe siècle que nous avons en tête.

—Nous avons pris, ces temps-ci, un maître d'armes, un vrai maître d'armes, comme George Sand en mettrait un dans ses romans. Républicain et philanthrope axiomatique comme Sancho Pança, rustique et aimant la campagne comme un Parisien, industrieux comme un sauvage et, avant de posséder une centaine de mètres à Créteil, habitant un wagon de marchandises monté sur un mur dans un terrain vague.