Soudain, comptant le petit nombre de gens qui s'intéressent aux choix d'une épithète, au rythme d'une phrase, au bien fait d'une chose, il s'écrie: «Comprenez-vous l'imbécillité de travailler à ôter les assonances d'une ligne ou les répétitions d'une page? Pour qui?… Et dire que jamais, même quand l'oeuvre réussit, jamais ce n'est le succès que vous avez voulu, qui vous vient! N'est-ce pas les côtés vaudeville de Mme BOVARY qui lui ont valu son succès. Oui, le succès est toujours à côté… La forme, ah! la forme, mais qu'est-ce qui dans le public est réjoui et satisfait par la forme. Et notez que la forme est ce qui nous rend suspects à la Justice, aux tribunaux qui sont classiques… Classiques, oh! la bonne farce! mais personne n'a lu les classiques! Il n'y a pas huit hommes de lettres qui aient lu Voltaire,—lu, vous m'entendez. Et sont-ils cinq dans la Société des Auteurs dramatiques, qui pourraient dire les titres des pièces de Thomas Corneille?… Mais l'image, les classiques en sont pleins, la tragédie n'est qu'image. Jamais Pétrus Borel n'aurait osé cette image insensée:
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai!
L'art pour l'art, en aucun temps, n'a eu sa consécration comme dans le discours à l'Académie d'un classique, de Buffon: «La manière dont une vérité est énoncée, est plus utile à l'humanité même que cette vérité.» J'espère que c'est de l'art pour l'art cela. Et La Bruyère qui dit: «L'art d'écrire est l'art de définir et de peindre.» Là-dessus, Flaubert nous avoue ses trois bréviaires de style: La Bruyère, quelques pages de Montesquieu, quelques chapitres de Chateaubriand.
Et le voilà, les yeux hors de la tête, le teint allumé, les bras soulevés dans une envergure d'Antée, tirant de sa poitrine et de sa gorge des fragments du «Dialogue de Scylla et d'Eucrate», dont il nous jette le bruit au visage, un bruit qui ressemble au rauquement d'un lion.
Alors, revenant à son roman carthaginois, il nous conte ses recherches, ses lectures, les volumes de notes qu'il a prises, disant: «Savez-vous toute mon ambition? Je demande à un honnête homme, intelligent, de s'enfermer quatre heures avec mon livre, et je lui donne une bosse de haschisch historique. C'est tout ce que je demande.»
Puis il ajoute sur une note mélancolique: «Après tout, le travail, c'est encore le meilleur moyen d'escamoter la vie!»
* * * * *
Dimanche 22 janvier.—Nous montons l'escalier d'une maison du boulevard Saint-Martin. Au premier nous frappons à une porte d'appartement. On demande qui est là. Nous nous nommons. On ouvre. Et nous voici dans la loge de Lagier, puis dans la loge de Lia Félix. Quatre becs de gaz donnent dans la petite pièce une chaleur stupéfiante: c'est l'atmosphère d'un bain maure. Là dedans, la pensée s'engourdit, le sentiment de la réalité des personnes et des choses s'en va, et l'on reste somnolent, les yeux ouverts, pendant que vos doigts tripotent machinalement toutes les choses de la toilette et du maquillage.
Dans cette espèce d'hébétement, on voit les actrices venir, sortir, comme à un appel invisible, aller à quelque chose de lointain, d'où s'échappe un murmure profond comme une clameur d'océan. Et tout ce mouvement autour de vous fait l'effet d'une agitation automatique, et le coin de foyer qu'on entrevoit, vous montre, assis sur la banquette, des personnages en costumes, les bras tombants comme des marionnettes aux ficelles cassées. Et l'on est entouré d'un brouhaha sourd, où ne se perçoit distinctement que: «Combien ce soir?—5,200.—La Gaîté?—400!—Le Cirque?—800!»
Puis l'on vague dans des corridors, où l'on cause avec des têtes de femmes, qui, pendant qu'on les habille par derrière, se voilent la gorge avec les deux rideaux de leur loge, croisés sur elle, dans le coquet mouvement de la Frileuse d'Houdon.