Samedi 4 février.—Gavarni vient dîner. Il a fait la grande partie d'aller au bal de l'Opéra avec nous. En arrivant, il demande une feuille de papier et y dépose de petites machines mathématiques, qui lui sont venues en route. Pour attraper l'heure du bal, nous l'emmenons voir Léotard, et, après le Cirque, nous allons prendre un grog dans un café des boulevards, où il nous parle avec une admiration enthousiaste des travaux de Biot, de ses livres de mathématiques où il n'y a pas de figures.
Et le voici, montant cet escalier du bal de l'Opéra, qu'il n'a pas vu depuis quinze ans, le voici à mon bras, perdu dans cette foule, comme un roi perdu dans son royaume: lui, Gavarni, qui pourrait dire: «Le carnaval, c'est moi!»
Il vient jeter les yeux sur les modes nouvelles de la mascarade. Nous restons une heure à regarder, d'une loge, la danse et les masques, une heure où il semble faire une sérieuse étude du costume nouveau et presque général des danseuses: de ce costume de bébé, de cette petite robe-blouse descendant au genou, laissant voir la jambe et les hautes bottines ballantes dans l'air, et dessinant des nimbes au-dessus de la tête des danseurs. Puis quand il a tout le bal dans les yeux, je le ramène coucher chez nous. Il a eu froid en sortant du Cirque, puis la chaleur du bal l'a suffoqué. Il se traîne en marchant, il monte notre escalier lentement, lentement, et nous confie, au coin de notre feu, qu'en sortant du bal de l'Opéra, il ne pouvait mettre un pied devant l'autre.
Et il se couche, nous faisant de son lit, avant de s'endormir, de charmantes plaisanteries enfantines et qu'il sait si bien faire, sur le bal et les folies que nous aurions pu y faire.
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Dimanche 5 février.—Déjeuner chez Flaubert. Bouilhet nous conte cette tendre histoire sur une Soeur de l'hôpital de Rouen, où il était interne. Il avait un ami, interne comme lui, et dont cette Soeur était amoureuse—platoniquement, croit-il. Son ami se pend. Les Soeurs de l'hôpital étaient cloîtrées et ne descendaient dans la cour de l'hôpital que le jour du Saint-Sacrement. Bouilhet était en train de veiller son ami, quand il voit la Soeur entrer, s'agenouiller au pied du lit, dire une prière qui dura un grand quart d'heure—et tout cela sans faire plus d'attention à lui, que s'il n'était pas là.
Lorsque la Soeur se relevait, Bouilhet lui mettait dans la main une mèche de cheveux, coupée pour la mère du mort, et qu'elle prenait, sans un merci, sans une parole. Et depuis, pendant des années qu'ils se trouvèrent encore en contact, elle ne lui parla jamais de ce qui s'était passé entre eux, mais en toute occasion se montra pour lui d'une extrême serviabilité.
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Mardi 7 février.—… Du chalet de Janin à Passy nous allons au Point-du-Jour, chez Gavarni. Nous le trouvons assez inquiet de l'espèce de coup de sang qu'il a eu samedi, disant: «Je n'aime pas les choses que je ne comprends pas!»
Nous causons des femmes qu'il a vues danser, et nous lui demandons s'il en a fait des croquis. «Non, non, mais je les ai emportées dans ma tête. Dans six mois, elles me seront parfaitement présentes. Le tout est de résumer ça par une idée très simple; au fond qu'est-ce? une chemise sans taille, et pour tout le reste; ce sont des ajustements au caprice et à la fantaisie de la femme.»