Décembre.—La plus grande force de la religion chrétienne, c'est qu'elle est la religion des tristesses de la vie, des malheurs, des chagrins, des maladies, de tout ce qui afflige le coeur, la tête et le corps. Elle s'adresse aux gens qui souffrent. Elle promet des consolations à ceux qui en ont besoin, l'espérance à ceux qui désespèrent. Les religions antiques étaient les religions des joies de l'homme, des fêtes de la vie. Depuis, le monde est devenu vieux et douloureux. C'est la différence d'une couronne de roses à un mouchoir de poche: la religion chrétienne sert quand on pleure.

—Les gens qui ont beaucoup roulé dans la vie, et dans des positions subalternes, sont effacés, usés comme de vieux sous. Même sur les catastrophes qu'ils voient, qu'ils entendent, ils semblent avoir les sens de l'âme émoussés comme leurs physionomies et leurs personnes. Leur jugement n'a plus de vivacité, d'indignation, de colère. Ils sont affectés des choses comme de loin.

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18 décembre.—Nous nous décidons à aller porter, ce matin, la lettre que nous a donnée, sur la recommandation de Flaubert, le docteur Follin pour M. Edmond Simon, interne dans le service de Velpeau à la Charité. Car il nous faut faire pour notre roman de SOEUR PHILOMÈNE, des études à l'hôpital, sur le vrai, sur le vif, sur le saignant.

Nous avons mal dormi. Nous sommes levés à six heures et demie. Il fait un froid humide, et sans nous en rien dire l'un à l'autre, nous avons une certaine peur, une certaine appréhension dans les nerfs. Quand nous entrons dans la salle des femmes, devant cette table, sur laquelle sont posés un paquet de charpie, des pelotes de bandes, une montagne d'éponges, il se fait en nous un petit trouble qui nous met le coeur mal à l'aise. Nous nous raidissons, et nous suivons avec ses internes, Velpeau; mais nous nous sentons les jambes, comme si nous étions ivres, avec un sentiment de la rotule dans les genoux, et comme du froid dans la moelle des tibias.

Quand on voit cela, et au chevet des lits, ces pancartes sinistres contenant ces seuls mots: Operée le… il vous vient l'idée de trouver la Providence abominable, et d'appeler bourreau ce Dieu, qui est la cause de l'existence des chirurgiens.

Ce soir, il nous reste de tout cela une lointaine vision, la réminiscence d'une matinée qu'il nous semble plutôt avoir rêvée que vécue. Et chose étrange, l'horreur du dessous est si bien dissimulée sous les draps blancs, la propreté, l'ordre, la tenue, qu'il nous reste de cette visite—c'est très difficile à donner la note juste—quelque chose de presque voluptueux et de mystérieusement irritant; il nous reste de ces femmes entrevues sur ces oreillers bleuâtres, et transfigurées par la souffrance et l'immobilité, une image qui chatouille sensuellement l'âme et qui vous attire par ce voilé qui fait peur. Oui, c'est étrange, je le répète, nous qui avons horreur de la souffrance, des excitations cruelles, nous nous sentons plus qu'à l'ordinaire en veine d'amour. J'ai lu quelque part que les personnes qui soignaient les malades étaient plus portées vers les plaisirs des sens que les autres. Quel abîme tout cela!

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Dimanche 23 décembre.—Nous passons une partie de la nuit à l'hôpital.

… Nous arrivons au lit d'un phtisique qui vient de passer à l'instant même. Je regarde et je vois un homme de quarante ans, le haut du corps soulevé par des oreillers, un tricot brun mal boutonné sur la poitrine, les bras tendus hors du lit, la tête un peu de côté et renversée en arrière. On distingue les cordes du dessous du cou, une barbe forte et noire, le nez pincé, des yeux caves; autour de sa figure, sur l'oreiller ses cheveux, étalés, sont plaqués ainsi qu'un paquet de filasse humide. La bouche est grande ouverte, ainsi que celle d'un homme dont la vie s'est exhalée en cherchant à respirer, sans trouver d'air. Il est encore chaud, sous la sculpture profonde de la mort sur un vieux cadavre. Ce mort a réveillé une image dans ma mémoire: le supplicié par le garrot de Goya.