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19 septembre.—Nous voici dans le chemin de fer, revenant de Hollande avec Saint-Victor. Tout le temps, il éclate en images inattendues, qui peignent tantôt poétiquement, tantôt brutalement, à votre pensée, les hommes et les choses par l'antithèse ou le rapprochement: des images multiples et variées, jaillissant d'une mémoire nourrie d'une immense lecture, et non enfermée en un temps et une branche de sciences, mais qui a grappillé au fond de tous les livres de moelle, de toutes les curiosités de l'histoire, de tous les traités de théogonie et de psychologie. C'est ainsi qu'il vous apporte dans sa conversation un intelligent butin de partout, mis en relief par des contrastes ingénieux, spirituels, cocasses même parfois.

Maintenant très original dans sa façon de s'exprimer, il l'est assez peu dans sa façon de penser, n'ayant une impression de la beauté et du caractère des choses, que lorsqu'il en est averti par un livre bon ou mauvais, croyant, à la façon d'une intelligence inférieure, à l'imprimé, et par cette servitude assez soumis dans le fond à l'opinion générale. C'est ainsi que dans un musée, il ira tout droit, comme un somnambule, les yeux fermés, au tableau consacré par l'admiration commune, le suffrage universel du beau et le gros prix marchand, qui le fascine s'il est énorme—incapable de découvrir un chef-d'oeuvre inédit, anonyme, méconnu. Puis un homme plutôt d'un goût appris que d'un goût instinctif, de ce goût universel qui s'étend à tout, à une forme de meuble, à un détail de toilette, à la particularité élégante d'une plante, et n'ouvrant les yeux qu'à ce qui est étiqueté, peinture, sculpture, architecture, et en voyage complètement aveugle à la vie vivante, à la rue, aveugle aux passants, aveugle à la beauté artistique des êtres et des aspects, regardeur uniquement de tableaux et de statues.

Un être sans fantaisie, sans appétit passager d'une bouteille de bon vin, incapable d'excès, effrayé par les livres de médecine qui défendent les moules et l'amour après dîner, superstitieux jusqu'à retourner votre pain quand il n'est pas à plat.

Violent en paroles avec une grande faiblesse de caractère, avec des désespoirs enfantins à propos de rien, lui faisant monter les larmes aux yeux, traversé de caprices, de boutades, d'humeurs qui ont quelque chose de malaises physiques,—et souvent s'absorbant en des enfoncements qui lui viennent, m'a-t-il dit, d'un an de solitude passé à Rome, à l'âge de treize ans, époque où toute sa vivacité expansive d'enfant, est rentrée chez lui comme une gourme… Un garçon paraissant avoir toujours vécu seul, tant son corps est égoïste, et qui prend tout le trottoir s'il marche avec vous, et vous entre, en chemin de fer, les coudes dans les côtes.

Maintenant, charmant de simplicité, sans tyrannie en voyage, et gai de la joie d'un collégien en vacance, et charmeur à la fois autant par les grandes idées qu'il remue, que par la grâce ingénue de sa plaisanterie et de ses imitations naïvement maladroites de la pratique de M. Prud'homme ou du gnouf, gnouf de Grassot, il est pour nous, si gâtés par notre ménage, le seul compagnon de voyage presque absolument sympathique et supportable, pendant un mois. Et l'éloge n'est pas mince.

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18 septembre.—Décidément, c'est le plus triste métier que ce bel art des lettres. La Librairie nouvelle est en faillite. Nos HOMMES DE LETTRES nous ont coûté à peu près un billet de cinq cents francs. SOEUR PHILOMÈNE ne nous rapportera rien. C'est un progrès.

—«Voulez-vous, nous dit Gavarni, le secret, de toute société, de toute association? Ce sont des unités sans valeur à la recherche d'un zéro, d'un zéro qui leur apporte la force d'une dizaine!»

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