Et la conversation va à l'esprit, aux bons mots, et Sainte-Beuve cite ce mot de Mme d'Osmont abîmant la duchesse de Berry, lors de son arrestation en Vendée, et à laquelle on demandait pourquoi elle était si dure pour la princesse et qui répondait: «Elle nous a fait toutes cocues!»
De là, la parole de Sainte-Beuve saute à Flaubert: «On ne doit pas être si longtemps à faire un livre… Alors on arrive trop tard pour son temps… Pour des oeuvres comme Virgile, ça se comprend… Et puis après MADAME BOVARY, il devait donner des oeuvres vivantes… des oeuvres, où l'on sente l'auteur touché personnellement… tandis qu'il n'a fait que recommencer les MARTYRS de Chateaubriand… S'il avait fait cela, son nom serait resté à la bataille, à la grande bataille du roman, au lieu que j'ai été forcé de porter la lutte sur un moins bon terrain, sur FANNY…
Alors, Sainte-Beuve s'étend sur l'ennui de sauter de sujet en sujet, de siècle en siècle… On n'a pas le temps d'aimer… Il ne faut pas s'attacher… Cela brise la tête: c'est comme les chevaux dont on casse la bouche en les faisant tourner à gauche, à droite,—et il fait le geste d'un homme qui tire sur un mors.—«Tenez, me voilà engagé pour trois ans… à moins d'un accident. Eh bien, au bout de trois ans, j'aurai à peu près gagné ce que rapporte une pièce de théâtre, qui ne réussit pas.» Puis, après un silence: «Ah! le théâtre! La comédie en vers me semble finie. Ou vous faites des vers qui ne sont pas des vers de comédie, ou vous faites de la prose… Oui, tout ira au roman, c'est si vaste… et un genre qui se prête à tout… Il y a bien du talent dans le roman maintenant!»
Il nous quitte, en nous donnant une main grasse, douce, froide, et, sur le pas de la porte, nous dit: «Venez me voir, les premiers jours de la semaine… après cela, j'ai la tête dans un sac.»
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19 octobre.—Non, non, jamais je ne trouverai dans Paris une femme réunissant les qualités de ma maîtresse: ne pas me demander de me faire la barbe, et ne jamais m'adresser une question au sujet du livre que je fais.
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3 novembre.—Dîner chez Peters avec Saint-Victor et Claudin. Après dîner, Claudin m'emmène aux DÉLASSEMENTS-COMIQUES. J'ai travaillé toute cette semaine. J'ai besoin, je ne sais pourquoi, de respirer l'air d'un bouibouis. On a de temps en temps besoin d'un encanaillement de l'esprit… Je rencontre dans le corridor Sari. Il me dit que Lagier est allée voir Flaubert à Rouen, et qu'elle craint que la solitude et le travail ne lui fassent partir la tête. Il lui a parlé d'un sérail d'oiseaux, de choses incompréhensibles. Sur ce travail énorme et congestionnant, je ne sais plus qui, l'autre jour,—je crois que cela vient de Mlle Bosquet, l'institutrice de la nièce de Flaubert,—me contait qu'il avait donné l'ordre à son domestique de ne lui parler que le dimanche, pour lui dire: «Monsieur, c'est Dimanche!»
—Je commence à lire le RECUEIL DE PENSÉES de Joubert. Malheureusement en ouvrant le volume, je suis tombé sur une lithographie, une ridicule lithographie le représentant avec une tête d'Andrieux idéologue. Et dans la préface, je lis que le vieillard, ainsi représenté, recevait en spencer de soie! Figurez-vous l'homme-squelette avec des ailes d'Amour. Tout cela me dispose mal. Puis dans cette préface, il pleut des larmes de famille: ce sont des éloges et des regrets en style lapidaire de tombe du Père-Lachaise. Au fond, dans ce recueil de pensées, les pensées n'ont pas la netteté française. Ce n'est ni clair ni franc. Cela sent la petite école genevoise: Mme Necker, Tracy, Jouffroy. Le mauvais Sainte-Beuve vient de là. Joubert tourne des idées comme on tourne du buis… Ah! Labruyère, Labruyère! il n'y a que vous!
—Il est permis en France de scandaliser en histoire. On peut écrire que Néron était un philanthrope ou que Dubois était un saint homme. Mais en art et en littérature, les opinions consacrées sont sacrées et peut-être, au XIXe siècle, est-il moins dangereux de marcher sur un crucifix que sur les beautés de la tragédie!