Le lendemain, qui était un samedi, Villedeuil nous menait au Palais de Justice dans sa calèche jaune, une calèche qui tenait du carrosse de gala de Louis XIV et d'un char d'opérateur. Jamais si triomphante voiture ne mena des gens en police correctionnelle. Et le maître de la voiture, pour lequel notre procès était une grosse affaire de représentation, s'était fait faire pour la cérémonie un carrick prodigieux, un carrick cannelle à cinq collets, comme on en voit sortir à l'Ambigu des berlines d'émigrés. Ce fut à la grille du Palais une descente prestigieuse: ce jeune homme, tout en barbe, dans ce carrick, et sortant d'une voiture d'or. A la porte de l'audience, l'huissier ne voulant pas le laisser entrer: «Mais, criait Villedeuil, je suis bien plus coupable qu'eux, je suis le propriétaire du journal!» En ce moment, il eût donné sa voiture avec son cocher et ses chevaux pour être poursuivi.

La salle avait deux fenêtres, une horloge, un papier vert. La Justice bourdonnait là-dedans. Le banc des prévenus se vidait et se remplissait à chaque minute. Et cela était rapide à épouvanter. Une, deux, trois années de prison tombaient sur des têtes à peine entrevues. La peur venait à voir sortir de la bouche du président la peine, ainsi que le sourcillement d'une fontaine, toujours égal et intarissable et sans arrêt. Interrogatoire, témoignages, défense, cela durait cinq minutes. Le président se penchait à droite et à gauche, les juges faisaient un signe de tête, et le président psalmodiait quelque chose: c'était le jugement. Une larme tombait parfois sur du bois et cela recommençait. Trois ans de liberté, trois ans de vie ainsi ôtés d'une existence humaine en un tour de Code; le délit pesé en une seconde avec un coup de pouce dans la balance, et l'habitude de ce métier cruel et mécanique de tailler à la grosse, pendant des heures, des parts de cachots.—Il faut voir cela pour savoir ce que c'est.

Précisément avant nous, fut appelé un petit jeune homme maigriot, aux regards d'halluciné, qui avait, de son autorité privée, condamné à mort l'Empereur, et envoyé son acte de condamnation à toutes les ambassades. On le condamna au pas de course à trois ans de prison[1].

[Note 1: C'était lui qui, quelques années après, tirait sur l'Empereur, à la sortie de l'Opéra-Comique.]

Enfin on appela notre cause. Le président dit un: «Passez au banc,» qui fit une certaine impression dans le public. Le banc, c'était le banc des voleurs. Jamais un procès de presse, même en cour d'assises, n'avait valu à un journaliste de «passer au banc»; il restait près de son avocat. Mais on ne voulait rien nous épargner. «Il y a eu répétition hier, je le sais d'un avocat,» me dit Karr, en s'asseyant avec nous entre les gendarmes.

Nous étions émus, indignés. La colère fit trembler nos voix quand on nous demanda nos noms, que nous jetâmes avec un timbre frémissant comme à un tribunal de sang.

Le substitut prit la parole, ne trouva pas grand'-chose à dire sur les vers de Tahureau, ni sur une femme qui, dans notre article, rentrait de dîner, son corset dans un journal (le second passage souligné au crayon rouge), passa à un article de notre cousin de Villedeuil, qui mettait en doute la vertu des femmes, s'étendit longuement sur ce doute malhonnête, puis revint à nous; et, pris d'une espèce de furie d'éloquence, nous représenta comme des gens sans foi ni loi, comme des sacripants sans famille, sans mère, sans soeur, sans respect de la femme, et, pour péroraison dernière de son réquisitoire—comme des apôtres de l'amour physique.

Alors, notre avocat se leva. Il fut complètement le défenseur que nous attendions. Il se garda bien de répéter ce qu'avait osé dire Paillard de Villeneuve, l'avocat de Karr, demandant au tribunal comment on osait requérir contre nous, à propos d'un article non incriminé, et dont l'auteur n'était pas avec nous sur le banc des accusés. Il gémit, il pleura sur notre crime, nous peignit comme de bons jeunes gens, un peu faibles d'esprit, un peu toqués, et ne trouva pas à faire valoir, pour notre défense, de circonstances atténuantes, plus atténuantes, que de déclarer que nous avions une vieille bonne qui était depuis vingt ans chez nous. A cette trouvaille bienheureuse, noyée dans une marée de paroles baveuses, nous sentîmes le murmure d'une cause gagnée courir l'auditoire… Mais ne voilà-t-il pas que la cause était remise à huitaine. «C'est-cela, disions-nous, ils veulent faire passer notre condamnation au commencement, aujourd'hui, ils n'osent pas, l'auditoire nous est trop favorable.»

Et cependant ce fut notre salut que cette remise de l'affaire. Dans la semaine le procureur général était changé. Rouland succédait à de Royer. Rouland avait des attaches orléanistes. Il était parent de la femme de Janin qui l'intéressait à nous. Et il y avait des relations non encore brisées entre Rouland et les Passy, qui parlaient chaudement en notre faveur, et le samedi 19 février, le président de la 6e chambre donnait lecture, à la fin de l'audience, du jugement dont voici le texte:

«En ce qui touche l'article signé Edmond et Jules de Goncourt, dans le numéro du journal PARIS, du 11 décembre 1852;