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Novembre.—Je rêvais (un rêve tout éveillé) que le bon Dieu descendait sur la terre, qu'il m'écrivait ma pièce (LES HOMMES DE LETTRES), qu'il la signait de son nom, qu'il la portait au Gymnase où le portier voulait bien le laisser monter chez M. de Montigny, qu'il obtenait une lecture, une réception,—et qu'enfin à la représentation, il se faisait claqueur.

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10 décembre.—Visite au père Barrière des DÉBATS, qui est malade, souffreteux.

Un puits d'historiettes que ce vieillard aimable. A propos d'un charmant portrait de la Duthé, que nous lui disons se trouver chez Mme de Boigne, et provenant d'un legs fait à un d'Osmont par l'abbé de Bourbon, lors d'une maladie dont il crut mourir, il nous raconte qu'il a vu la Duthé, étant encore tout enfant. Le père de Barrière était joaillier de la Reine, et, un jour, une belle dame vint choisir chez son père des bijoux. La mère de Barrière, une très jolie femme, mais, comme toute jolie femme, assez récalcitrante à la reconnaissance de la beauté de ses semblables, lui demanda comment il trouvait cette dame, et comme il disait qu'elle était tout à fait gentille: «Oh! elle a un trop grand cou!» s'écria Mme Barrière. C'était la Duthé.

De la grande impure, je ne sais plus par quel tour et quel saut, la conversation va à Thiers, et Barrière nous conte encore cette curieuse anecdote sur l'homme d'État. Il y a de cela longtemps—Thiers avait 23 ans—et il venait souvent dîner chez Barrière, dans son petit appartement de la rue de Condé. Barrière avait gardé de son enfance des soldats de plomb. Après dîner, tous deux les rangeaient sur une commode, et Thiers s'amusait, pendant une partie de la soirée, à les démolir avec des boulettes de mie de pain. Ainsi il préludait aux récits des batailles de l'Empire.

Mais bientôt, ajoute Barrière, le petit appartement d'un pauvre homme de lettres ne put plus contenir le politique, en train de prendre son essor.

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12 décembre.—A propos de la vente d'estampes du XVIIIe siècle (vente Delbergue), sur la polissonnerie de laquelle M. Thiers a tant débagoulé, le vieux Delécluze, contait à Vignères, que lui et sa soeur avaient été élevés jusqu'à l'âge de quatorze ans, dans une chambre où il y avait aux murs: les «QUATRE PARTIES DU JOUR» de Baudouin, sans que jamais ces images leur eussent fait songer à mal. Et dans la salle à manger était encadrée l'ESCARPOLETTE, de Fragonard, qu'on lui avait dit représenter une femme qui avait le cauchemar. Certaines pudeurs sont des questions de mode et de temps.

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