19 mars.—X… est venu nous voir ce matin. La femme qu'il aimait lui a écrit que, fatiguée des tyrannies de son amour, son amour à elle était mort, bien mort, et pour lui ôter tout espoir de raccommodement, elle lui a fait entendre qu'elle a pris un autre amant. Ce sont des larmes dans la voix et de très beaux vers écrits sur le coup, larmes et vers mêlés, brouillés dans une fureur sourde, qui appelle à grands cris des coups, des batteries, des duels.
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Une étrange organisation que celle de ce jeune homme de lettres, marié si étroitement au dramatique; que son existence commence à n'être plus qu'un grand drame à la manière de la vie des aventuriers du XVIe siècle. Et toujours des émotions à poignée et un incessant crucifiement de cette organisation nerveuse, qui va avec une sorte d'attrait à tout ce qui la tourmente, lui fait mal, la martyrise, lui enlève la tranquillité de la pensée et le sommeil de la nuit.
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—Les civilisations ne sont pas seulement une transformation des pensées, des croyances, des habitudes d'esprit des peuples, elles sont aussi une transformation des habitudes du corps.
Vous ne trouverez plus sur les corps modernes les attitudes grandies et raidies à Rome par la vie à la dure, en beaux gestes longs et tranquilles, en poses héroïques à larges tombées de plis. Comparez en une sculpture antique, cet éphèbe, assis d'une manière théâtrale sur un siège de fer, à ce jeune seigneur crayonné sur une chaise aux pieds tors par Cochin. Voyez-le ce dernier: il est assis de face, les jambes écartées, la tête de profil rejetée un peu en arrière et regardant de côté, le coude gauche appuyé sur un genou, et la main montant en l'air, où elle joue inoccupée. C'est d'un charmant, d'un coquet, ce seigneur: on dirait un homme rocaille, mais ce n'est pas vraiment le même homme que l'éphèbe romain.
Eh bien, nos corps à nous, nos corps d'anémiés, avec leur échine voûtée, le dandinement des bras, la mollesse ataxique des jambes, n'ont ni la grande ligne de l'antique, ni le caprice du XVIIIe siècle, et se développent d'une manière assez mélancolique sous le drap noir étriqué.
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—Chez les journalistes existent très souvent les plus étranges illusions sur la perspicacité du public à deviner à travers leur prose, le sous-entendu de leurs colères et de leurs éreintements.
Mais parmi tous ceux-là, on peut citer Janin, comme le naïf le plus extraordinaire. Chaque semaine, tous les personnages de l'histoire et du roman, depuis la famille des Atrides jusqu'au monde de Rétif de La Bretonne, sont les têtes de Turc, par-dessus lesquelles il tape sur ses contemporains, et il se figure, avec une candeur qui étonne, que tout Paris, toute la France, toute l'Europe le comprend et saisit les masques.