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22 avril.—Exposition aux commissaires-priseurs d'une collection d'habits du XVIIIe siècle: habits pluie de roses, fleur de soufre, gorge de pigeon, et couleur désespoir d'opale et ventre de puce en fièvre de lait; tous ces habits avec un tas de reflets agréables à l'oeil, chantants, coquets, égrillards. Il avait inventé cela, le XVIIIe siècle, de s'habiller de printemps et de toutes les nuances riantes et de toutes les gaietés de ce monde. De loin l'habit souriait avant l'homme… C'est un grand symptôme que le monde, tel qu'on le voit aujourd'hui, s'est fait bien vieux et bien triste, et que beaucoup d'aimables choses sont enterrées!
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1er mai.—Théophile Gautier, l'oreille somnolente, un doux et bon sourire dans l'oeil, avec sur les lèvres une parole lente, émise par une voix trop petite pour le corps, et mal notée, et pourtant à la longue agréable, presque harmonieuse. Et c'est une causerie tête à tête, simple, tranquille, bonhomme, allant sans se presser, mais tout droit, et sans surcharge de métaphores, et avec une grande suite dans l'enchaînement des idées et des mots, et, par-ci, par-là, laissant percer une mémoire étonnante, où le souvenir a la netteté d'un cliché photographique.
Il nous fait des compliments sur notre Venise parue dans l'ARTISTE, nous disant que pour lui «c'est le plus fin bouquet de parfums de la ville des doges», et afin de nous prouver qu'il a tout senti, tout compris, nous décrit l'OSTERIA DELLA LUNA, sa situation, son architecture, sa couleur, enfin nous la fait revoir: «Mais, nous dit-il, ce ne sera pas compris, il faut tous y attendre. Sur cent personnes qui liront votre Venise, à peine deux se douteront de ce que vous avez voulu faire.» Ici, Edouard Houssaye et Aubryet sont enragés contre l'article… Et cela tient à une chose, c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d'esprit. Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui entrent ici, il n'y en a pas trois qui discernent la couleur du papier! Tenez, voilà X… qui entre, il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée… Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez dans une manière artiste, si à l'idée de la forme vous ajoutez la forme de l'idée, oh! alors, vous n'êtes plus compris du tout.» Prenant au hasard un petit journal: «Tenez, voilà comme il faut écrire pour être compris… des nouvelles à la main… La langue française s'en va positivement… Eh! mon Dieu, on me dit aussi qu'on ne me comprend pas dans le roman de la MOMIE, et cependant je me crois l'homme le plus platement clair du monde… Parce que je mets, je suppose, un mot comme pschent ou calasiris. Enfin je ne peux pas mettre: le pschent est comme ci, comme ça. Il faut que le lecteur sache ce que disent les mots… Mais ça m'est égal. Critiques et louanges m'abîment et me louent sans comprendre un mot de mon talent. Toute ma valeur, ils n'ont jamais parlé de cela, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe.
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2 mai.—Il y a encore dans les cafés des gens qui s'intéressent aux naufragés de la Méduse!
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4 mai.—Je vais ce soir en soirée chez Louis, qui veut me présenter à notre ancien camarade de rhétorique, Prévost-Paradol. Un torse qui commence aux genoux, un nez de comique, des favoris d'homme grave, un col rabattu. On me présente, il se soulève de sa chaise, veut bien me dire quelques mots sur les études que doit nécessiter l'histoire des moeurs, se rassied, et, toute la soirée, reste au coeur de la conversation des vieux, n'ouvrant pas la bouche, raide sur sa chaise, sérieux comme un doctrinaire qui politique. Évidemment, c'est un garçon qui arrivera, mais c'est dur! Je suppose que M. Hippolyte Passy a dû dire en le quittant: «Garçon remarquable, il écoute avec une profondeur…[1]»
[Note 1: A propos de ce croqueton de M. Prévost-Paradol, j'ai reçu la lettre suivante de M. Ludovic Halévy: