Je suis exact, et j'ai devant moi le monstre de dix mètres, en son immobilité morte, avec ses écailles ternes, ses yeux en verre décoloré, une tache blanchâtre de moisissure sur la tête, comme il en vient aux serpents empaillés au plafond des vieux musées de province.

Et l'on jette dans la cage de verre, un petit agneau blanc, au poil frisé, qui dans son innocence va flairer le serpent, tout prêt à jouer avec lui. Soudain le serpent mort, le serpent empaillé, se détendant comme un ressort d'acier, saisit la joueuse petite bête par une patte, et en une seconde, sans que l'on puisse bien se rendre compte de ce qui s'est passé, tant la chose est rapide, l'agneau qui n'a eu que le temps de jeter deux ou trois bêlements, est culbuté, enroulé, immergé, disparu, n'ayant plus au-dessus de lui qu'une pauvre patte agitée par de mortels gigotements qui vont en diminuant, jusqu'à ce qu'elle vienne raide immobile, dans le resserrement des anneaux énormes du serpent.

Et pendant ce travail de compression et d'étouffement, une vie de flamme est venue aux yeux du serpent, le terne de sa peau a disparu sous un vernissage comme produit par une petite suée, qui fait les squames de son dos pareilles à de l'écaille blonde, semée çà et là, de ronds noirs semblables à des armoiries de shoguns japonais, tandis que les squames jaunâtres du ventre se nuancent du beau jaune impérial d'un émail chinois.

Alors la gueule du monstre s'ouvre, et la patte par laquelle l'agneau a été saisi, va rejoindre en l'air, tout ensanglantée, l'autre patte; et le serpent resté un moment immobile dans son enroulement, de sa gueule qui a le rose pâle de l'ouïe d'un poisson, fait jaillir le dardement de sa petite langue fourchue, au scintillement noir, du noir d'une sangsue.

Puis, alors commence la recherche de la tête de l'agneau, que dans sa stupidité de reptile, le serpent ne sait plus être sous lui, une recherche qui n'en finit pas, et coupée par des repos, des endormements, où il n'y a d'éveillé en lui, que le petit scintillement noir de sa langue fourchue: cela au milieu du resserrement de ses anneaux, laminant le petit corps, qui ne semble plus qu'une toison fripée, sans rien dedans.

Enfin un grand déroulement du serpent, fait dans une lente exploration de sa cage, laisse voir la petite tête comme allongée, comme amaigrie de l'agneau… et l'on croit que le serpent va l'engloutir, cette fois, mais il passe à côté, et se coule, rampant à droite à gauche, par moments se dressant droit à une hauteur de trois ou quatre pieds, tout rigide, et surmonté de cette tête carrée, aux terribles protubérances des mâchoires, lui donnant, à contre-jour, l'apparence d'un formidable serpent d'airain.

Mais il est six heures. Voilà une heure et demie, que le boa cherche la tête de l'agneau, distrait, dit l'homme Jardin des Plantes, par le monde qui l'entoure. Ça peut être encore long, ma foi, je m'en vais.

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Mardi 16 juin.—Toutes les fois que j'ai été au Jardin des Plantes, j'ai été frappé de la rencontre, qu'on y fait de femmes, bizarres, originales, excentriques, exotiques, inclassables, et que le contact avec l'animalité de l'endroit semble disposer aux aventures de l'amour physique.

Aujourd'hui a paru Outamaro, le peintre des MAISONS VERTES.