Samedi 28 novembre.—J'avais juré, après cette troisième gelée de mon jardin, en vingt ans, de ne plus le refaire, mais ces serments ressemblent à des serments d'ivrognes qui jurent de ne plus boire. Ces jours-ci, un des premiers jours de vaillance de ma convalescence, j'ai été à Versailles, chez Moser, et j'ai acheté de merveilleux arbustes, qui vraiment d'un coin du jardin font un tableau de coloriste. C'est un tuya elegantissima, cette pyramide pourpre, placée entre deux fusains si panachés, qu'il semblent des arbustes feuillés de blanc; c'est un juniperus elegans, qui a le ton de vieil or des chrysanthèmes; c'est un tuya canadiensis aurea, dont le branchage semble d'or, quand le soleil joue dedans; enfin c'est la petite merveille un retinospora obtusa gracilis, un petit arbuste à la forme écrasée des arbres centenaires en pot de l'Extrême-Orient, et qui a quelque chose d'une agglomération de choux de Bruxelles en velours.

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Samedi 5 décembre.—Un viveur du grand monde parisien déclarait devant moi, qu'il n'aimait que les filles, et il les exaltait en disant, que ces créatures sorties du trou aux vaches, arrivent à être les maîtresses du goût et de la mode de Paris, et cela par une admirable diplomatie et la plus savante conduite de la vie, sachant qu'elles perdent leur position, rencontrées un maquereau au bras, ou une robe canaille sur le dos. Et leur comparant les femmes du monde, qui entrent dans la vie avec tant d'avantages, il constate que celles qui sont un peu retentissantes, n'arrivent qu'à se déclasser.

Et il fait la remarque que, tous les ans, il se fait à peu près 80 000 filles, et que sur ces 80 000, il en surnage à peu près une quarantaine parmi les régnantes à Paris, et qui ne sont pas des femmes de Paris, parce qu'il existe toujours chez ces dernières, un côté gavroche, un côté blagueur qui embête le miché, en général un être officiel: «Oui, fait mon causeur, oui, ces régnantes sont seulement des femmes, nées en province, apportant un côté domestique, et toutes prêtes à dire: «Monsieur le Comte» à l'homme avec lequel elles couchent.»

Ce soir dîner pour la pendaison de la crémaillère, chez le jeune ménage
Daudet.

Parmi les dîneurs, M. Hanotaux des Affaires étrangères, qui vient causer avec moi des tapis persans du XVIe siècle. Et il m'entretient de la colonie persane de Constantinople faisant le commerce des tapis, qu'il a beaucoup fréquentée, de ces gens si polis, aux gestes d'un calme dessin, apportant quelque chose de mystérieux à leur commerce. Il me parle d'un certain tapis vert acheté par l'un d'eux, qu'on ne pouvait pas voir, tapis auquel, si on faisait allusion, le Persan levait les mains à la hauteur de la tête, avec un chut de la bouche, réclamant une discrétion facile à garder.

Du reste, le marchand oriental a toujours été un peu cachottier de ses choses à vendre, et peu désireux de les laisser voir, sachant que les choses vues par trop de monde, perdent une partie de leur valeur. Il existe, à ce qu'il paraît, des documents anciens qui établissent le mystère, dont entouraient les marchandises d'art, les marchands des premiers temps. Et aujourd'hui encore chez le Japonais Hayashi, la vente se fait aux clients, dans une chambre à la porte fermée, et on ne peut absolument aborder Hayashi, qu'après ambassade. Et vraiment on serait tenté de lui dire: «Est-ce que vous fabriquez de la fausse monnaie?»

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Dimanche 6 décembre.—On parlait du besoin de mensonge qu'a l'homme, et non pas seulement dans le livre qu'il lit, mais même chez quelques-uns, dans l'exercice de la vie. À ce sujet Daudet racontait, que Morny ne voulait jamais recevoir, un malheureux, une femme vieille ou laide, faisant tout, dans sa fuite de la réalité, pour n'être pas ramené à cette réalité. C'était Morny qui disait au frère de Daudet, quand il faisait jouer l'IDOLE, pièce se passant entre des vieux: «C'est bien triste!»

Rosny disait aujourd'hui, au Grenier, que d'après un travail assez sérieux, l'assassinat en moyenne ne rapportait guère que quinze francs, et que les scélérats anglais qui sont des gens pratiques, avaient absolument abandonné l'assassinat, pour le vol.