Lundi 18 mars.—Profond découragement avec un fonds de jemenfoutisme, et une attente un peu ironique de ce qui va arriver.

Oui, j'en ai plein le dos du théâtre, et de la fièvre des répétitions et des représentations, et j'aspire à mercredi, où je serai tout entier, au retournement de mon jardin, et à la fabrication de cet amusant livre de pêche à la ligne, dans les brochurettes de la bibliothèque de l'Opéra, qui s'appellera: LA GUIMARD.

Je trouve à cinq heures Daudet plongé dans le MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE, et il m'en raconte le commencement, comme dans une hallucination blagueuse. C'est l'Empereur en contact avec une famille de gens gras à lard, d'une famille Durham, et qui n'a jamais entendu parler de lui, et ne s'intéresse qu'au héros et à l'héroïne d'un roman de Mme Cottin, arrivé par hasard dans cette île perdue, et à propos duquel, jeunes et vieux assassinent de questions l'Empereur, qui exaspéré, à une question du gros oncle demandant ce qu'est devenue l'héroïne, lui jette durement: «Elle est morte!» et alors voit couler, à cette nouvelle, sur le facies de cet Anglais, ressemblant à un derrière, voit couler de grosses larmes.

Cela est conté avec les suspensions d'une respiration difficile, des yeux par moment un peu fixes, au milieu du grossissement d'une ironie gasconne.

Une surprise, ce soir, à la répétition générale. La pièce marche. Antoine est très bien dans Boussanel, et tout à fait supérieur dans l'acte de Fontaine près Lyon. Ah! certes, ce n'est pas la composition de la Comédie-Française, et ce n'est pas, comme nous l'avions espéré dans le temps jadis, Dressant jouant le comte de Valjuzon, Delaunay jouant Perrin… mais telle que la pièce est jouée, elle a l'air de mordre les nerfs du public.

* * * * *

Mardi 19 mars.—La toile se lève. Je suis dans une logette sur le théâtre, où une chaise a peine à tenir entre les murs de planches blanchies par une peinture à la colle, et j'ai devant les yeux un emmêlement de tuyaux de caoutchouc, au travers desquels j'aperçois l'avant-scène de gauche, et au-dessous cinq ou six têtes de la première banquette de l'orchestre. Je suis là dedans avec le sentiment d'un cœur non douloureux, mais plus gros qu'ailleurs.

Les mots spirituels du premier acte tombent dans un silence de glace, et Antoine me jette: «Nous avons une salle sur la réserve, toute disposée à empoigner n'importe quoi, une phrase quelconque, une perruque d'actrice, une culotte d'acteur!»

Cette froideur s'accentue au second acte, dans la scène pathétique des deux femmes, pendant l'attaque des Tuileries, et finit sur un maigre claquement de mains.

Des amis viennent me voir et s'exclament: «Oh cette salle, on ne peut s'en faire une idée!» Et je sens les acteurs nerveux, et j'ai peur qu'Antoine ne joue pas si bien qu'hier. Hennique très indigné s'en retourne, en criant dans les corridors: «Voilà ce que c'est que d'écrire en français!»