La conversation va au Japon, aux impressions, aux images obscènes qu'il m'affirme ne plus venir en Europe, parce que, au moment où le pays a été ouvert aux étrangers, ils ont acheté ces images avec des moqueries et des mépris publics pour la salauderie des Japonais, et que le gouvernement a été blessé, a fait rechercher ces images, et les a fait brûler. Maintenant ces images ne seraient pas, comme on l'a cru jusqu'ici, des images à l'usage des maisons de prostitution, elles seraient destinées à faire l'éducation des sens des jeunes mariés; et dans un volume, illustré par la fille d'Hokousaï, racontant le mariage et ses épisodes, on voit roulée prés du lit des jeunes époux, une série de makimono qui doivent être une collection de ces images. Il y a quelques années Nieuwerkerke me parlait d'une série de tableaux érotiques, qui avaient eu pour but d'allumer, lors de son mariage, les sens du roi Louis XV, tableaux que j'avais déjà trouvés signalés dans Soulavie.

Je l'emmène voir mon buste de Lenoir, et en revenant, il remonte chez moi, et je sens qu'il a toutes les peines à s'en aller, pris d'un bonheur presque enfantin à causer avec moi. Et je dois le dire, j'éprouve un espèce de revenez-y d'amitié pour l'homme redevenu affectueux, comme aux premiers jours de notre liaison. Enfin il se lève avec effort de son fauteuil, et passant la porte me jette d'une voix caline: «Vous m'inviterez une autre fois encore, hein?»

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Jeudi 30 janvier.—Daudet me dit à un moment de la soirée, où je suis assis à côté de lui: «Je crois décidément avoir trouvé la formule: le livre c'est pour l'individu, le théâtre c'est pour la foule… et à la suite de cette formule, vous voyez d'ici les déductions.»

Il y avait à dîner les Lafontaine, et la voix de Victoria Lafontaine, demeurée très jeunette, restée la voix fraîchement musicale de la fillette honnête, me donne une singulière hallucination. Ne prêtant pas d'attention au sens de ses paroles, j'ai deux ou trois fois, la sensation de l'entendre rejouer HENRIETTE MARÉCHAL.

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Vendredi 31 janvier.—Je m'amuse, je crois l'avoir déjà écrit, à faire une collection de menus objets d'art de la vie privée du XVIIIe siècle, et d'objets spécialement à l'usage de la femme. Parmi ceux-ci, les montres, ces petits chefs-d'œuvre de l'art industriel avec les délicates imaginations de leur riche décor, sont parmi les bibelots que j'aime le mieux. Et les regardant aujourd'hui, et les voyant: l'une arrêtée à 6 heures et quart; une autre à 9 heures; une autre à midi et demie: ces heures m'intriguent; je me demande, si ces heures sont des heures tragiques dans la vie de celles qui les ont possédées, et si elles racontent un peu de la malheureuse histoire intime de ces femmes.

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Samedi 1er février.—Une après-midi, passée avec les Daudet, chez Tissot.

À notre entrée le bruit terrestrement céleste d'un orgue-mélodium, dont joue l'artiste, et pendant qu'il vient à notre rencontre, les regards soudainement attirés par un trou illuminé, devant lequel est une aquarelle commencée; un trou fait dans l'ouverture d'une étoffe jouant la toile levée d'un théâtre d'enfant, et dans lequel se voit figurée par de petites maquettes, une scène de la Passion, éclairée par une lumière semblable aux lueurs rougeoyantes éclairant un Saint-Sépulcre, le soir du Vendredi Saint.