En dehors de la coloration, la beauté des épreuves ne se reconnaît pas surtout par ces beaux noirs veloutés des estampes européennes, et que n'a pas l'impression japonaise, où le noir est un noir de lithographie usée; elle se témoigne à la vue, par la netteté du contour, sa pénétration, pour ainsi dire, dans le papier, où le trait a quelque chose de l'intaille d'une pierre gravée.

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Samedi 2 février.—Pour l'homme qui aime sa maison, la jolie pensée de Jouffroy, que celle-ci: «Ayez soin qu'il manque toujours à votre maison quelque chose, dont la privation ne vous soit pas trop pénible, et dont le désir vous soit agréable.»

Mon fait est vraiment tout exceptionnel. J'ai 67 ans, je suis tout près d'être septuagénaire. À cet âge, en littérature généralement les injures s'arrêtent, et il en est fini de la critique insultante. Moi, je suis vilipendé, honni, injurié comme un débutant, et j'ai lieu de croire que la critique s'adressant à un homme ayant mon âge et ma situation dans les lettres, est un fait unique dans la littérature de tous les temps et de tous les pays.

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Dimanche 3 février.—Francis Poictevin, en quête d'un livre à faire, peu désireux d'aller étudier en Italie, ainsi que je lui avais conseillé, comme le terrain d'un thème à phrases mystico-picturales, m'interroge sur le sujet qu'il pourrait bien traiter. Je lui conseille alors de rester à Paris, d'étudier ses quartiers, et de faire, sans l'humanité qui l'habite, une description psychique des murs.

Daudet se plaint d'avoir, pour le moment, en littérature deux idées sur toutes choses, et c'est le duel de ces deux idées dans sa tête, qui lui fait le travail difficile, hésitant, perplexe. Il nomme cela «sa diplopie».

Ce soir, il me lit un acte de sa pièce (LA LUTTE POUR LA VIE). C'est une pièce d'une haute conception, découpée très habilement dans des compartiments de la vie moderne. Il y a une scène se passant dans un cabinet de toilette, qui est un transport au théâtre de la vie intime, comme je n'en vois pas faire par aucun des gens de théâtre de l'heure présente.

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Mardi 5 février.—Un rêve biscornu et cauchemaresque. J'étais condamné à mort pour un crime, commis dans une pièce que j'avais faite, un crime dont je n'avais pas la notion exacte dans mon rêve, et c'était Porel qui était le directeur de la prison, le Porel aux yeux durs du directeur de théâtre emmoutardé,—et qui m'annonçait que j'allais être guillotiné le lendemain, me laissant seulement le choix de l'être à sept heures au lieu de cinq heures du matin, et je n'étais préoccupé que de n'avoir pas un moment de faiblesse, en montant à l'échafaud, pour que ça ne nuisît pas à ma réputation littéraire.