C'est curieux tout de même, cette maison de Gabrielle d'Estrées, devenue cet immonde garni, et où la chambre même de la maîtresse de Henri IV serait devenue la chambre des morts: la chambre où l'on superpose plusieurs couches d'ivrognes ivres-morts, les uns sur les autres, jusqu'à l'heure où on les balaye au ruisseau de la rue. Garni qui a pour patron, un hercule dans un tricot couleur sang de bœuf, ayant toujours à la portée de sa main deux nerfs de bœuf, et une semaine de revolvers. Et dans ce garni, d'étranges déclassés de tous les sexes: une vieille femme de la société, une absintheuse, se mettant sous la peau, dans un jour vingt-deux absinthes, de cette terrible absinthe, colorée avec du sulfate de zinc, une sexagénaire que son fils, avocat à la cour d'appel, n'a jamais pu faire sortir de là; et qui, d'après la légende du quartier, se serait tué de désespoir et de honte.
Huysmans parle dans ce quartier Saint-Séverin d'un garni encore plus effroyable, du garni de Mme Alexandre.
Jean Lorrain qui vient après Huysmans, et qui connaît le Château-Rouge et ses habitués, rabaisse les scélérats de l'endroit, et affirme que ce sont des cabotins, des criminels de parade, que font voir les agents de police aux étrangers.
Daudet, ce soir, est repris de son idée de la fondation d'une revue qui s'appellerait la «Revue de Champrosay» où il serait prêt à mettre cent mille francs, et où il grouperait autour de lui notre monde, dont il payerait la copie, comme aucun directeur ne l'a fait jusqu'ici. Il voit dans des interview, des interview autres que ceux qui se font dans les journaux, un moyen de propagation intellectuelle tout nouveau, un moyen qu'il veut beaucoup employer, en ne le bornant pas seulement à l'interrogation de l'homme de lettres.
Et cette revue, en la fin de son existence, serait un exutoire pour son activité cérébrale.
L'idée est bonne, et avec le magasin d'idées que possède Daudet, il ferait un excellent directeur de revue. «Mais pourquoi le titre de «Revue de Champrosay»? lui dis-je. Je trouve la dénomination un peu petite, pour un esprit de la grandeur du vôtre.» À quoi, il répond, en parlant de l'action de Voltaire à Ferney, de l'action de Gœthe à Weimar, et de l'indépendance littéraire, qui fait en dehors des centres de population, dans les petits coins.
* * * * *
Lundi 5 janvier.—Le jeune Philippe Sichel, auquel je demande qu'il m'indique ce qui lui ferait plaisir pour ses étrennes, me dit: «Une main de squelette.»
* * * * *
Mercredi 7 janvier.—Visite d'Heredia, qui me parle d'un volume qu'il fait dans ce moment sur Ronsard, pour la maison Hachette, sur ce poète qu'il dit avoir eu, en son temps, une popularité plus grande que Hugo n'en a eu dans ce siècle, de ce révolutionnaire, de la poésie française, qui avec lui n'est plus la poésie de Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Le curieux de cette révolution, me fait remarquer Heredia, c'est que le retour à la nature de Ronsard, est amené par l'étude et l'emploi dans son œuvre de l'antiquité: retour qui a lieu plus tard chez André Chénier par la même source et les mêmes procédés.