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Mardi 19 juillet.—Après la lecture, dans mon JOURNAL, de la peinture descriptive des femmes, se trouvant à une soirée de Morny, peinture qui a un grand succès près du mari et de la femme, je dis à Daudet: «Voulez-vous mon appréciation bien sincère sur cette page? Eh bien! je trouve que la littérature y tue la vie. Ce ne sont plus des femmes, ce sont des morceaux littéraires. Oui, c'est très bien ici, comme croquis de styliste, mais si j'avais à me servir de ces portraits pour un roman, j'y mettrais des phrases moins travaillées, plus bonnement nature.
Au fond, dans le roman, la grande difficulté pour les écrivains amoureux de leur art, c'est le dosage juste de la littérature et de la vie,—que la recherche excessive du style, il faut bien le reconnaître, fait moins vivante. Maintenant, pour mon compte, j'aimerai toujours mieux le roman trop écrit que celui qui ne l'est pas assez.»
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Mercredi 20 juillet.—De grandes causeries esthétiques, tous les matins, par les allées du parc. Le feuilletage hier d'un cours de littérature, où nous avons lu l'article Bossuet, nous amenait à confesser, qu'un cerveau bien équilibré, ayant très peu de lectures, et par là, gardé des infiltrations inconscientes et des embûches du plagiat, devait être bien plus facilement original que nos cerveaux, à l'heure présente, remplis de livres et de noir d'imprimés.
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Jeudi 21 juillet.—Ce soir, dix-sept personnes à dîner: Geffroy, Hervieu, Ajalbert, le ménage Gréville, Gille du Figaro.
Daudet raconte qu'à l'âge de douze ans, après une absence de chez lui—c'était, je crois, sa première frasque amoureuse—rentrant à la maison, la tête perdue, et s'attendant à une terrible raclée, la porte ouverte par sa mère, il lui venait soudainement l'inspiration de lui jeter: «Le pape est mort!» Et devant l'annonce d'un tel malheur pour cette famille catholique, son cas à lui, Daudet, était oublié. Le lendemain, il annonçait que le pape, qu'on avait cru mort, allait mieux, et grâce à cette mirobolante invention, il échappait à l'emportement et aux sévices du premier moment. C'est bien une imagination farce à la Daudet.
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Vendredi 22 juillet.—Un détail sur le goût littéraire de Gambetta. Dans les derniers temps de sa vie, un jour Daudet lui contait ceci: passant sur la place du Carrousel, par une de ces journées d'août, où cette place a la chaleur torride du désert, il voyait, derrière une voiture d'arrosage, un papillon traverser toute la place, dans la fraîcheur de l'eau tombant en pluie, et Daudet s'extasiait sur l'intelligence de l'insecte, et le joli de la chose.