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Vendredi 2 septembre.—Saint-Gratien. Ce soir, le violoniste Sivori nous raconte sa vie de voyages, commencée à onze ans, et promenée continuement dans les cinq parties du monde. Et il nous conte, que tout jeunet, à l'isthme de Panama, naviguant sur la rivière, dans une étroite barque, et que le moindre mouvement pouvait faire chavirer, naviguant couché au fond de la barque, sa boîte à violon entre ses bras, soudain, en ce grand paysage, il lui avait pris une idée de préluder; mais au bout de quelques accords, ne voilà-t-il pas que les quatre sauvages qui menaient la barque, pris d'une exaltation furieuse, voulaient jeter à l'eau le sorcier. Et il ne put les faire revenir de leur détermination qu'en remettant son violon dans sa boîte, et en leur abandonnant sa provision de cigares.
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Dimanche 4 septembre.—Ce soir, est venu dîner à Saint-Gratien, le jeune ménage Walewski. La femme, de beaux yeux et un air aimable, l'homme, une tête à la détermination froide, et s'exprimant avec une netteté de la pensée et une correction de paroles, remarquables.
Il nous entretient, et très bien, de beaucoup de choses, entre autres de l'exécution de Barré et de Lebiez. Il était alors attaché au maréchal, et a pu assister à leur réveil, qui est une chose émotionnante même pour le directeur de la prison,—et où le silence, le terrible silence entre les paroles dites,—est d'un effet qu'on ne peut exprimer. Il nous décrivait, au moment où avait été annoncé à Barré le rejet de son pourvoi, l'affaissement, pour ainsi dire, la mort physique de l'homme, qu'on était obligé d'habiller, de porter, de soulever, comme un être qui n'était plus vivant.
Lebiez, lui, au contraire, montra un courage extraordinaire. Walewski le vit s'efforcer d'écarter le prêtre, qui s'était mis devant lui, pour apercevoir de côté la guillotinade de son camarade, et lorsqu'on lui cria: «Bravo, Lebiez!» il le vit encore parfaitement regarder en l'air, et chercher d'où venait l'applaudissement, avec le sang-froid d'un individu, qui serait tout autre part que sur l'échafaud.
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Mercredi 7 septembre.—La marquise de Beaulaincourt, la ci-devant marquise de Contades, contait aujourd'hui, que les deux fois qu'elle avait dîné, dans sa vie, à côté de Talleyrand, les deux fois, Talleyrand avait parlé de la mauvaise conformation physique de Mme de Staël, pour laquelle M. et Mme Necker avaient été obligés de faire fabriquer un tourne-cuisses, à l'effet de lui ramener les pieds et les jambes en dehors.
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Vendredi 9 septembre.—Aujourd'hui, la princesse parlait de son adoration de Versailles, disant qu'elle voudrait s'y faire construire une maison dans le style de Louis XIV, et où tout serait à l'imitation du temps, jusqu'aux crémones des fenêtres, et soudain s'interrompant, elle reprend: «Enfin là, à Versailles, je parle bas comme dans une église!» Et elle ajoute après un silence: «Car, on a beau dire, à Versailles est toute l'histoire de France…»