Lundi 3 octobre.—Ce matin, Daudet, en écartant le rideau de ma croisée, soupire presque: «Ce que j'aime la campagne!… voir ça, c'est une allégresse en moi!… il me semble, que j'ai une cervelle de diamant… que, dans la journée, je vais faire des choses!…»
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Lundi 10 octobre.—Je tombe sur un article de la Liberté contenant un compte rendu du livre de Paulowski et de ses conversations avec Tourguéneff. Notre défunt ami se montre très féroce à notre égard, attaque notre préciosité, nie notre observation en des critiques assez réfutables.
Par exemple, à propos du repas nocturne des bohémiens, au bord de la Seine, l'ouverture des FRÈRES ZEMGANNO, et où se trouve la description d'un saule, que je fais gris, sur une note prise d'après nature, il dit: «On sait que le vert devient noir la nuit.» N'en déplaise aux mânes de l'écrivain russe, mon frère et moi étions plus peintres que lui, témoin les très médiocres peintures et les horribles objets d'art qui l'entouraient, et j'affirme que le saule décrit par moi, était gris et pas du tout noir. Et encore dans cette description, l'épithète glauque, appliquée à l'eau, cette vieille épithète si employée, devenue si commune, le fait s'écrier: «Est-ce assez précieux!»
Parlant de la FAUSTIN, Tourguéneff s'abrite derrière Mme Viardot, pour dire que nos observations sur les émotions des femmes de théâtre, étaient archi-fausses. Et ce qu'il dit n'être pas vrai, c'est rédigé d'après des observations, en partie fournies par les sœurs de Rachel, en partie par une confession dramatique de Fargueil, dans une grande lettre que je possède.
Tourguéneff—c'est incontestable—un causeur hors ligne, mais un écrivain au-dessous de sa réputation. Je ne lui ferai pas l'injure de demander, qu'on le juge d'après son roman des EAUX PRINTANIÈRES! Oui, c'est un paysagiste, un peintre de dessous de bois très remarquable, mais un peintre d'humanité, petit, manquant de la bravoure de l'observation. En effet, il n'y a pas dans son œuvre la rudesse primitive de son pays, la rudesse moscovite, la rudesse cosaque, et ses compatriotes dans ses livres, m'ont l'air de Russes, peints par un Russe qui aurait passé la fin de sa vie, à la cour de Louis XIV. Car en dehors de l'éloignement de son tempérament, pour l'aigu, le mot violemment vrai, la coloration barbare, il y avait chez lui une déplorable soumission aux exigences de l'éditeur: témoin l'HAMLET RUSSE, que je lui ai entendu avouer, sur les observations de Buloz, avoir amputé de quatre ou cinq phrases, faisant son caractère. C'est dans son œuvre, cet adoucissement du caractère de l'humanité de son pays, qui amena un jour entre Flaubert et moi, la plus vive discussion que nous ayons jamais eue, me soutenant que cette rudesse était une exigence de mon imagination, et que les Russes devaient être tels qu'il les avait représentés.
Depuis, les romans de Tolstoï, de Dostoïewski, et des autres, je crois, m'ont donné raison.
Ce soir, chez la princesse, le capitaine Riffaut, qui a vu fusiller beaucoup de gens de toutes les nations, soutenait que les hommes montrant le plus stupéfiant dédain de la vie, devant le peloton d'exécution, étaient les Mexicains. Les Arabes condamnés à mort, en sa présence, ne laissaient rien voir de leur peur de la mort, dans l'expression des yeux, dans le port de la tête, dans l'ensemble des attitudes, mais en les regardant bien, on remarquait un battement de l'artère du cou, une agitation nerveuse de la pomme d'Adam. Chez les Mexicains, impossible de découvrir aucun signe de faiblesse humaine.
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Mardi 11 octobre.—Ce soir au Théâtre-Libre, on joue SŒUR PHILOMÈNE, la pièce originale, tirée de notre roman, par Jules Vidal et Arthur Byl.