Je vais dîner chez Pierre Gavarni qui arrive un peu en retard d'une chasse au sanglier à Chantilly, et l'on dîne gaiement.

Il y a un dîneur que j'ai déjà rencontré, un Marseillais, à l'oreille appartenant toute au chant des oiseaux, et qui n'en donne pas seulement le son, mais qui en répète, mot à mot, la chanson. Un curieux être, un amoureux, un passionné, un notateur des bruits musicaux de la Nature, et qui nous fait une imitation admirable du bruit du mistral dans les pins du Midi.

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Jeudi 10 mai.—On causait, ce soir, de l'aspect église, qu'ont, à l'heure présente, les temples de l'argent, et l'on décrivait le grand escalier du Comptoir d'escompte, l'élévation des salles, leur éclairage tamisé, enfin l'ensemble de dispositions architecturales donnant à un édifice un caractère religieux. Il était question des paroles à voix basse, qui se disaient avec une sorte de recueillement, devant cet autel de la pièce de cent sous, tout comme devant un autel, où figurerait la tête du Christ sur le voile de Véronique,—et même la remarque était faite de la physionomie de bedeaux, qu'avaient en ces endroits, les garçons de caisse.

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Dimanche 13 mai.—Comme je m'extasie devant Hayashi, sur la grâce voluptueuse, qu'Outamaro, mon artiste de prédilection, a mise dans ses longues femmes, et qu'à propos d'une planche des DOUZE HEURES, de cette impression, où d'une robe pâle, paraissant tissée de toiles d'araignée bleues, jaillit une petite épaule nue de femme, à la maigreur excitante, et que je lui dis qu'on sent chez l'artiste, un amoureux du corps de la femme, il me révèle qu'il est mort d'épuisement.

Et tout en feuilletant, d'une main rapide, mes albums, Hayashi a, de temps en temps, des petites gaîtés, des éclats de rire d'enfant, pendant lesquels il s'écrie: «De grands toqués, les artistes japonais, des toqués comme celui-ci, qui dans l'admiration d'un clair de lune, empêché de le voir par un coin du toit de son voisin, s'essaya à l'écorner avec sa lanterne, et brûla une partie de Yeddo.»

«Ah! c'est curieux, fait-il, quelques minutes après, en tombant sur un album de théâtre. Vous voyez cet acteur qui s'ouvre le ventre. Eh bien! c'est la représentation réelle d'une chose arrivée.

C'était un très grand acteur, engagé à jouer pour une société, une société seule. Sa belle-mère qui avait l'influence sur lui, contracte en son nom, un engagement avec un théâtre de Yeddo, engagement dont elle touche d'avance l'argent. Au moment de débuter, on lui reproche sa mauvaise foi, et dans la première représentation qu'il donne, et où il avait à représenter un hara kiri, il s'ouvre tout de bon le ventre.

À déjeuner, Hayashi cause nourriture japonaise, et me cite, comme un mets délicieux: une salade de poireaux et d'huîtres.