Jeudi 18 mars.—Je trouve aujourd'hui sur la porte de Robert Caze: Porte fermée par ordre de médecin. Le frère de Robert me dit que, ce matin, on lui a ouvert le côté, que le chirurgien y a introduit sa main, qu'il a manié le foie de tous côtés… et qu'il n'y a rien trouvé. Le pauvre garçon ne se doute pas de la terrible opération. Il croit, qu'on lui a fait trois piqûres de morphine.

Des cheveux annelés, un peu à la façon des cheveux-serpents d'une tête de Gorgone, l'œil à l'enchâssement mystérieusement profond, des yeux ombreux d'une sibylle dans une peinture de Michel-Ange, une beauté de lignes grecques dans un visage à la chair nerveuse, tourmentée, comme mâchonnée, et sous cette chair une cervelle qu'on sent hantée, par des pensées biscornues, perverses, macabres, ingénues, enfin un mélange de paysan, de comédien, d'enfant: c'est l'homme; un être compliqué, mais d'où se dégage incontestablement un charme—quand ce ne serait que celui, de cette musique littéraire de son invention.

Au fond, ce Rollinat est un curieux produit de cette maison Callias, de cet atelier de détraquage cérébral, qui a fait tant de toqués, d'excentriques, de vrais fous. Il nous parle de la séduction à la Circé, de la séduction fascinatrice de cette maison, qui lui faisait passer toute la journée à la mairie, en regardant, à tout moment, sa montre, et appelant l'heure, où il lui serait donné de prendre son envolée vers ce Portique Batignollais, où, du dîner jusque bien avant dans la nuit, un cénacle de jeunes et révoltées intelligences, se livraient, fouettées par l'alcool, à toutes les débauches de la pensée, à toutes les clowneries de la parole, remuant les paradoxes les plus crânes, et les esthétiques les plus subversives, dans la surexcitation d'une jolie femme, d'une Muse légèrement démente.

Une sorte d'ivresse intellectuelle, hachichée, dit Rollinat, qui empêchait tout travail, le mettant tout entier dans la dépense orgiaque de la conversation, en ce logis, où se disait qu'on causait, comme en nul autre endroit de Paris.

* * * * *

Mardi 23 mars.—Je partais savoir des nouvelles de Robert Caze, que Daudet m'avait dit aller mieux, et j'étais presque arrivé au chemin de fer, lorsqu'un jeune homme s'approche de moi, me salue, me demande si je ne suis pas M. de Goncourt. Sur mon affirmation, il me dit: «Voici GRAND'MÈRE, le volume de Robert Caze qu'il vous a dédié. Il m'a chargé de l'excuser près de vous, pour n'avoir rien écrit sur le livre, mais il n'en a pas la force.» Et il m'annonce qu'on regarde le pauvre garçon, comme perdu.

Empli d'une noire tristesse, je continue ma route, cherchant lâchement à retarder ma visite, musardant dans les rues, entrant chez de la Narde, chez Bing. Et rue Condorcet, je me consulte, un moment, pour savoir si je ne laisserais ma carte cornée au concierge. Je me décide à monter, et tombe sur la malheureuse Mme Caze qui me dit que son mari est bien mal, qu'il a une fièvre terrible depuis cinq grandes heures.

Je m'assois dans le petit cabinet de travail, où sont Huysmans, Vidal, un peintre impressionniste. De là, par la porte ouverte, j'entends les glouglous de toutes sortes de boissons, qu'avale, coup sur coup, dans sa soif inextinguible, le blessé; j'entends la toux incessante de la femme phtisique; j'entends la gronderie de la bonne, qui dit à un enfant: «Vous profitez de ce que votre père est malade pour ne pas travailler.»

On attend le chirurgien qui ne vient pas. Au bout d'une demi-heure Huysmans et moi, nous nous levons et partons ensemble, parlant du mourant, et de son occupation de son livre, et de l'envoi de ses exemplaires sur papier de Hollande. Huysmans l'a entrevu aujourd'hui, une seconde, et sa seule parole a été celle-ci: «Avez-vous lu mon livre?»

Au milieu de l'égoïsme, de la crasserie générale de l'humanité, il y a par-ci, par-là, chez quelques individus de beaux mouvements de générosité. Huysmans me contait, qu'un Hollandais d'une maison de commerce de Hambourg, épris de naturalisme, et combattant pour nous dans les journaux de là-bas—et notez un homme qui ne connaissait pas Robert Caze—lui avait écrit, qu'ayant appris que Robert Caze était très malade, et que sachant d'autre part, qu'il n'était pas dans une position fortunée, il le priait de s'aboucher avec quelqu'un de la famille, de lui demander quelle somme pouvait lui être nécessaire, s'engageant à envoyer aussitôt sur Paris un chèque de la somme demandée.