Au premier acte, tout le rôle de Mme Portal ne porte pas, et je sens le trac de Mme Daudet, qui est devant moi, dans le travail nerveux de son dos. Mais le public est empoigné au second acte, et le succès va grandissant, et tourne au triomphe à la fin de la pièce.
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Mercredi 16 février.—Je trouve la princesse, qui est un peu souffrante, exaspérée contre Taine, à propos de son article sur Napoléon Ier, qui vient de paraître dans la Revue des Deux Mondes. Elle s'indigne de l'accusation portée par l'écrivain, contre Mme Laetitia, d'avoir été une femme malpropre, et s'écrie: «Eh bien je ferai cela… j'ai une visite à rendre à Mme Taine… je lui mettrai ma carte avec P. P. C.… oui, ce sera prendre à jamais congé de lui.»
Ah! le théâtre! Je croyais à un incontesté succès de NUMA ROUMESTAN, et voici qu'en dépit des applaudissements d'hier, de la critique élogieuse de ce matin, Ganderax qui, certes, n'est pas hostile à Daudet, me fait part de l'attitude un peu réservée de la salle, des causeries des corridors, du mauvais effet produit par le jeu dramatique de Mounet, et estime que le succès se bornera à une trentaine de représentations. Et toute la soirée chez Y…, chez X… et les autres, ce sont des paroles réfrigérantes: «Mounet est exécrable, Sisos manque de puissance, la petite Cerny est tout artificielle.» Puis, c'est la pièce, qui toute charmante, toute spirituelle qu'elle a été trouvée par le public, est critiquée avec une sévérité taquine et singulièrement malveillante.
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Lundi 21 février.—Une de mes amies occupe dans ce moment une ouvrière, qui est une voleuse de morphine. Un curieux type de morphinomane. Elle entre chez un pharmacien, et s'écrie, avec la tête d'expression de la Douleur, dessinée par Lebrun: «Ah! Monsieur, que je souffre donc… faites moi la charité d'une piqûre de morphine!»
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Dimanche 27 février.—Aujourd'hui, au Grenier, on parlait, du beau port de corps, du style des égoutiers, des vidangeurs, et en général de tous les gens qui portent de grandes et de lourdes bottes: le soulèvement des grandes bottes, amenant un noble soulèvement des épaules dans la poitrine rejetée en arrière. Et Raffaëlli de dire, «que jamais un mouvement n'est isolé, et qu'en peinture il cherche à indiquer le milieu, l'enchaînement central d'un mouvement…
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Mardi 1er mars.—Sur le proverbe «menteur comme un dentiste» prononcé par quelqu'un du dîner, le chirurgien Lannelongue dit: «Savez-vous l'origine de ce proverbe, eh bien, la voici: Deux hommes se battent dans la rue. L'un coupe le nez à l'autre avec ses dents. L'amputé ramasse son nez dans le ruisseau, et a l'idée de monter chez un médecin-dentiste demeurant en face, nommé Carnajou, qui lui recoud à tout hasard, le nez avec du fil. Le nez reprend. Le dentiste répand la nouvelle, et l'on ajoute si peu de croyance à ses paroles, qu'on crée pour lui le proverbe en question. Et Carnajou passe si bien pour un menteur, qu'un vrai chirurgien qui fait quelque temps après des réapplications de chair, n'ose pas les ébruiter.»